Y avait-il nécessité de proposer une nouvelle adaptation du roman de Jane Austen ? La question est légitime tant Raison et Sentiments a déjà connu de nombreuses transpositions. Il fallait donc à Georgia Oakley trouver sa propre voie. À la mort de leur père, les sœurs Dashwood voient leur existence bouleversée et sont contraintes de quitter le domaine familial. Pour Elinor et Marianne, les deux aînées, commence alors un apprentissage amoureux fait d’élans, de désillusions et de renoncements. Georgia Oakley signe une adaptation visuellement très séduisante de Raison et Sentiments. La photographie, particulièrement soignée, délaisse en partie l’esthétique raffinée que l’on associe volontiers aux adaptations de Jane Austen pour privilégier une image plus brute, une nature très présente et une lumière qui accompagne joliment les états d’âme des personnages. Le film trouve là sa véritable singularité et impose un univers plastique indéniablement réussi. Plus difficile, en revanche, de retrouver dans les relations la même intensité. Malgré l’expérience de Daisy Edgar-Jones et d’Esmé Creed-Miles, quelque chose peine à circuler entre Elinor et Marianne. Les deux actrices défendent chacune leur personnage, mais leur lien manque parfois de cette évidence et de cette profondeur qui devraient constituer le cœur battant du récit. Les sentiments sont présents, exprimés, parfois même fortement, sans toujours parvenir à nous atteindre. La faiblesse est plus manifeste encore du côté des personnages masculins. Edward, Willoughby ou Brandon semblent réduits à leur fonction dans le récit amoureux, sans acquérir suffisamment d’épaisseur pour que les relations qui se nouent avec les deux sœurs prennent toute leur force. Leur interprétation, souvent en retrait, accentue cette impression et affaiblit nécessairement les enjeux sentimentaux. C’est peut-être là que cette nouvelle adaptation trouve sa limite. Georgia Oakley sait donner à Austen une enveloppe contemporaine et une identité visuelle forte, mais peine davantage à restituer la finesse des rapports humains, des désirs contenus et des non-dits qui font toute la richesse du roman. Un beau film, assurément, mais dont la beauté des images ne suffit pas toujours à combler le manque de profondeur et de connexion entre ses personnages.
Myriam Burloux
Sense and Sensibility. Film américain de Georgia Oakley (2026), avec Daisy Edgar-Jones, Esmé Creed-Miles, Caitriona Balfe. 2h12.