Il est des rencontres qui semblent inéluctables. En portant à l’écran le roman autobiographique d’Annie Ernaux dans lequel celle-ci relate l’expérience de monitrice de colonie de vacances qui lui a donné la première occasion de quitter sa famille, Judith Godrèche relaie la pensée de la Prix Nobel de littérature 2022 en poursuivant sa croisade personnelle contre les méfaits du patriarcat et les violences faites aux femmes. Elle a pourtant la délicatesse d’assumer son rôle de porte-parole de l’écrivaine, tout en s’appropriant sa pensée par le biais de celle qui l’incarne à l’écran, à savoir sa propre fille, Tess Barthélemy. Native de la ville d’Yvetot qui servit de cadre à Madame Bovary, Annie Ernaux se souvient dans Mémoire de fille (Gallimard, 2016) de cet été 1958 où elle a perdu sa virginité et une bonne partie de ses illusions au contact de jeunes mâles dépourvus de manières et arrogants, transformant un moment qui aurait dû être unique en un rite initiatique barbare. Ce que montre ce film dépourvu d’effets inutiles, c’est précisément ce que le cinéma de l’époque était contraint de cacher sous peine de se voir censuré : la misère sexuelle associée à une impuissance sordide à exprimer des sentiments spontanés. Dès lors, la défloration devient une épreuve de vérité qui fait jouir les hommes (pas toujours) et souffrir les femmes (le plus souvent). Ce récit pathétique va de pair avec une conférence d’Annie Ernaux où elle commente son vécu. C’est précisément là que se rejoignent la femme de lettres et l’actrice-réalisatrice meurtries et traumatisées à trente ans de distance.
Jean-Philippe Guerand
Film franco-belge de Judith Godrèche (2026), avec Tess Barthélemy, Valérie Dréville, Maïwène Barthèlemy. 1h57