Une jeune fille qui vient de perdre sa mère se réfugie auprès de ses amis et de son amoureux. Jusqu’au moment où un nouveau venu vient semer le trouble par sa personnalité atypique. La confusion ne fait que s’accroître lorsque la joyeuse bande va voir un film dont les personnages ne sont autres qu’eux-mêmes. Vertigineuse mise en abyme pirandellienne qui confère au premier film français du réalisateur espagnol Jaime Rosales une profondeur envoûtante et entraîne dans une autre dimension cette chronique d’apprentissage qu’on pourrait qualifier de rohmérienne par la place prépondérante qu’elle accorde au dialogue. L’audace du dispositif narratif est à la démesure d’un film qui joue sur un récit fracturé avec une déraison revendiquée. Morlaix échappe au cartésianisme traditionnel en confrontant ses protagonistes à leur représentation dans un futur proche. Comme s’ils se trouvaient investis d’un pouvoir visionnaire. Sur le plan formel, Jaime Rosales juxtapose trois formats qui façonnent une invitation au rêve en jouant de l’espace, l’une des composantes essentielles du cinéma : des plans fixes au noir et blanc épuré pour écran large, des plans-séquence au steadicam en couleur et des images en 16 mm au format 1.33 qui traduisent un repli sur soi symbolique. Autant de points de vue différents sur une histoire éternelle qui évoque avec une infinie délicatesse la douleur de grandir et les incertitudes de la jeunesse au sein d’un groupe porté par des interprètes formidables dont Aminthe Audiard, la petite-nièce du réalisateur d’Unprophète, et Samuel Kircher décidément insaisissable.
Jean-Philippe Guerand
Film franco-espagnol de Jaime Rosales (2025), avec Aminthe Audiard, Mélanie Thierry, Samuel Kircher, Alex Brendemühl. 2h04. En salle.