l'avant scène cinéma

Massoud, Bakhshi, Toutes mes soeurs

Au départ, il voulait simplement filmer l’enfance. Dix-huit ans plus tard, Massoud Bakhshi livre un film qui raconte bien davantage : le passage de l’enfance à l’âge adulte, la construction d’une conscience, les liens entre les générations et la place des femmes dans l’Iran contemporain. En suivant ses nièces au fil des années, le réalisateur compose un récit intime qui devient peu à peu le reflet d’une société en mouvement. À l’occasion de la sortie de Toutes mes sœurs, il revient sur cette expérience unique de cinéma, menée entre documentaire et fiction, mémoire familiale et regard porté sur une génération qui cherche sa propre voix.

Myriam Burloux : Vous avez filmé vos nièces pendant de nombreuses années. Au départ, qu’est-ce qui vous a poussé à prendre votre caméra ? Et quand avez-vous compris que ces images très personnelles pouvaient devenir un film ?

Massoud Bakhshi : Au départ, l’idée est née avec la naissance de ma deuxième nièce. Comme elles n’avaient qu’un an et demi d’écart, j’ai eu envie de filmer leur enfance, de les observer grandir ensemble. Mon intention était assez simple : faire un film sur la croissance, sur ce moment de la vie où tout se construit. Il y avait aussi une raison plus intime. Lorsque j’étais enfant, un de mes oncles, qui était cinéaste, nous filmait mon frère et moi en Super 8. À l’époque, les pellicules étaient envoyées en Allemagne pour être développées, mais elles ne sont jamais revenues en Iran. Je n’ai jamais revu ces images de mon enfance. J’ai toujours gardé ce manque en moi. Peut-être qu’inconsciemment, en filmant mes nièces, je cherchais aussi à préserver une mémoire qui m’avait été refusée, à leur offrir les images que je n’ai jamais pu retrouver de ma propre enfance. Au départ, je pensais filmer pendant sept ans, jusqu’à leur entrée à l’école primaire. Mais lorsqu’elles ont commencé à fréquenter l’école et à être confrontées à l’éducation officielle, j’ai compris que quelque chose de plus vaste était en train de se jouer. À travers leur évolution se révélaient peu à peu leur rapport au monde, à la famille, à la société iranienne. Le projet a alors changé de nature et j’ai ressenti le besoin de continuer. Il faut aussi dire qu’après mon premier film, Une famille respectable, j’ai traversé une période compliquée qui m’empêchait de travailler normalement. Je passais beaucoup de temps à la maison. Cette situation m’a permis d’être très présent auprès de mes nièces et de poursuivre ce travail d’observation au long cours. Ce qui devait être au départ une simple chronique de l’enfance est finalement devenue le témoignage d’un passage à l’âge adulte et d’une génération confrontée à son époque.

Myriam Burloux : Dès le départ, il y avait donc une vraie volonté de réaliser un film, même si son objectif a évolué avec le temps ?

Massoud Bakshi : Oui, dès le début, il y avait l’idée d’un film. Au départ, c’était surtout un film sur le fait de grandir, et plus particulièrement sur la manière dont on devient une femme. Mais quand elles sont arrivées à l’adolescence, une question morale très importante s’est imposée à moi. Je les filmais depuis toujours, mais sans jamais réellement leur demander leur accord. Elles étaient entrées dans ce projet avec une innocence totale. J’étais constamment présent avec ma caméra, et elles avaient développé un rapport très naturel avec elle. On le voit d’ailleurs dans le film : la caméra faisait presque partie du quotidien, comme un jouet. Certaines scènes ont même été filmées par elles-mêmes, lorsqu’elles s’interviewent l’une l’autre, ou encore par leur mère. Puis, à l’adolescence, j’ai senti un changement. Elles sont devenues plus réticentes, moins spontanées face à la caméra. C’est à ce moment-là que j’ai éprouvé le besoin d’établir une sorte de pacte avec elles. Je leur ai dit : « Je vais faire un premier montage sans vous le montrer avant. Ensuite, nous le regarderons ensemble, et si vous avez des réserves, des scènes que vous souhaitez retirer ou modifier, alors nous le ferons. » Elles ont accepté. C’est à partir de là que la forme actuelle du film s’est réellement définie. Mais au fil des années, une autre inquiétude est apparue : est-ce que j’avais réellement le droit de montrer ce film au public ? Elle a d’ailleurs traversé toutes les discussions avec les producteurs et les partenaires du projet. Le film est indépendant, avec un petit budget, mais il a tout de même été coproduit entre quatre pays. Comme pour Yalda, la nuit du pardon, les partenaires voulaient naturellement savoir si le film existerait réellement, s’il pourrait être montré. Et honnêtement, même aujourd’hui, cette question continue de me travailler. Bien sûr, les choses sont devenues plus claires parce que les protagonistes sont avec moi : elles aiment le film, elles s’y reconnaissent, elles s’y retrouvent vraiment. Mais malgré cela, cette interrogation demeure : qu’a-t-on le droit de montrer ? Jusqu’où peut-on aller ? Qu’est-ce qui doit rester hors-champ ? Je crois que cette question habite profondément le film. Elle fait même partie de sa forme, de son mouvement intérieur, comme une tension permanente qui continue de l’accompagner.

Myriam Burloux : On suit principalement les deux aînées. Ce qui m’a particulièrement touchée, c’est la relation qu’elles entretiennent. Il y a beaucoup de tendresse et de protection entre elles, mais aussi déjà une forme de résistance. Je pense notamment à cette scène où l’une demande à sa sœur de remettre son tee-shirt en lui disant qu’on voit son corps, tandis que l’autre se rebelle et répond qu’elle s’en fiche. J’ai eu l’impression que cette scène disait déjà beaucoup de ce qu’elles allaient devenir.

Massoud Bakhshi : Oui, pour moi, cette scène contient en quelque sorte l’ADN du film. On y retrouve à la fois l’amour et la protection qui existent entre les deux sœurs, mais aussi quelque chose de plus profond : une forme de révolte, de protestation. C’est d’ailleurs ce qui m’intéressait dans leur histoire. Elles représentaient une nouvelle génération qui grandissait dans un contexte très particulier. Pendant que je les filmais, l’Iran traversait des événements majeurs. Je me souviens notamment de 2009 et du mouvement vert. Comme beaucoup d’Iraniens, j’étais profondément bouleversé par ce qui se passait. J’éprouvais des sentiments très contradictoires, entre espoir, tristesse et inquiétude. En même temps, filmer ces enfants constituait une sorte de refuge. Elles vivaient encore dans leur propre monde, elles jouaient, elles ne comprenaient pas encore ce qui se déroulait à l’extérieur. Peu à peu, j’ai compris que cette histoire familiale pouvait raconter davantage qu’une simple enfance. À travers leur parcours, on pouvait aussi voir grandir une génération entière, confrontée progressivement aux réalités de la société iranienne. Mais je ne voulais jamais perdre de vue l’intime. Ce film reste avant tout un portrait féminin, celui de deux sœurs devenues trois. Le contexte politique existe, mais toujours en arrière-plan, parfois simplement évoqué en voix off. Ce qui m’intéressait avant tout, c’était leur histoire à elles. D’ailleurs, le titre persan du film est Trois Sœurs, en hommage à Tchekhov, qui est une figure très importante en Iran. Les distributeurs craignaient cependant que le public pense immédiatement à une adaptation de la pièce et qu’il faille constamment dissiper ce malentendu. Le titre a donc été changé. J’aime beaucoup Toutes mes sœurs, mais à l’origine, il s’agissait vraiment du portrait de ces trois sœurs.

Myriam Burloux : Le film montre l’évolution de jeunes femmes dans l’Iran contemporain et aborde, même indirectement, des sujets sensibles. A-t-il pu être vu en Iran ? Et comment vos nièces ont-elles réagi en découvrant le film terminé ?

Massoud Bakhshi : Non. C’est le premier long métrage que j’ai réalisé sans autorisation officielle. Or, lorsqu’un film est tourné sans autorisation en Iran, il est impossible de demander ensuite un visa d’exploitation. Le film ne peut donc pas être diffusé légalement dans les salles du pays. Les premières personnes à l’avoir vu sont les protagonistes elles-mêmes. C’était très important pour moi. D’ailleurs, une partie de leurs réactions face aux images est intégrée au montage du film. J’aimerais beaucoup qu’il puisse être montré en Iran un jour. Mes nièces en ont également envie. Peut-être trouverons-nous des occasions d’organiser des projections privées. Les choses évoluent très vite dans le pays et il est parfois difficile de prévoir ce qui sera possible demain. J’espère simplement que ce film pourra un jour rencontrer le public iranien auquel il appartient aussi.

Myriam Burloux : Comment leur mère et les trois sœurs ont-elles réagi en découvrant le film ?

Massoud Bakhshi : Elles n’ont pas dit grand-chose sur le moment. Je pense qu’il y avait peut-être une forme de pudeur, ou simplement le besoin de prendre du recul face à quelque chose d’aussi personnel. Leur grand-mère, en revanche, a été très claire : elle m’a dit qu’elle n’aimait pas le film. Ce que je peux tout à fait comprendre. Les sœurs, elles, étaient surtout très émues et très excitées. C’est une expérience assez vertigineuse de voir défiler autant d’années de sa vie en seulement quelques minutes. Je crois qu’elles ont encore besoin de temps pour absorber tout cela, en particulier les images de leur enfance et de leur adolescence. Certaines de leurs réactions n’apparaissent d’ailleurs pas dans le montage. Elles me disaient par exemple : « Pourquoi as-tu gardé ces images de notre adolescence ? Regarde mon nez, regarde mes boutons ! » Ce sont des réactions très naturelles, très humaines, face à ces moments où l’on se sent vulnérable. Au fond, ce qui m’intéressait, c’était de condenser ce processus de transformation. Montrer comment une enfance devient une adolescence parfois confuse, comme toutes les adolescences, puis une jeunesse plus consciente, plus éveillée et plus engagée dans la société qui l’entoure. C’est ce cheminement que je voulais rendre visible à l’écran.

Myriam Burloux : Il y a une scène très forte où les deux sœurs ainées discutent avec leur mère de la place des femmes, de ce qu’elles peuvent ou ne peuvent pas faire, et où l’on sent à la fois leur colère et une forme d’incompréhension face aux réticences de leur mère. Elles semblent avoir une conscience politique très affirmée. Est-ce un sujet dont vous discutiez ensemble en dehors du tournage ou avez-vous préféré laisser ces échanges naître librement devant la caméra ?

Massoud Bakhshi : Non, justement. Nous n’en parlions pas avant. Les événements sont arrivés très brutalement et cette scène est née de manière totalement naturelle. Nous étions à la maison et, soudain, la discussion a commencé. Pour les filles, c’était un sujet extrêmement sensible. Elles étaient profondément touchées et en colère face à ce qui se passait dans la société. Je tenais à préserver cette spontanéité. Si nous avions préparé la scène ou discuté du sujet en amont, elles auraient sans doute formulé un discours plus construit, plus réfléchi. Or ce n’était pas ce qui m’intéressait. Je voulais saisir une réaction immédiate, directe, presque dans l’esprit du cinéma-vérité. C’est ce qui donne à cette séquence sa fraîcheur et son authenticité. Dès le début du film, la question du corps féminin est présente. Je leur explique même que, pour éviter de leur causer des problèmes, je vais les filmer comme la télévision iranienne, en supprimant les cheveux ou certaines parties du corps par le cadrage. C’est aussi ce qui explique ces gros plans et cette manière particulière de filmer. Cette scène était importante pour moi parce que je ne voulais pas réaliser un film guidé par des préjugés ou par une vision simpliste de ces débats. Je voulais entendre ce que les filles avaient réellement à dire. Et ce qui est intéressant, c’est que leur mère n’apparaît pas comme une adversaire. Elle cherche avant tout à les protéger. Elle essaie de leur expliquer, très rationnellement, qu’elles doivent penser à leurs études, à leur avenir, à l’examen d’entrée à l’université. Mais malgré le respect qu’elles lui portent, les filles refusent d’adhérer à son point de vue. On le voit d’ailleurs dans la scène suivante : elles trouvent leur propre manière d’exprimer leur désaccord et leur besoin de protester. Il y a également une autre scène avec leur grand-mère qui me paraît importante. À un moment, j’arrête l’image pour leur poser des questions. La grand-mère porte un regard plus nuancé sur ce qui se passe dans le pays, tandis que les filles contestent cette vision et lui répondent que la réalité est différente. J’aime beaucoup cet échange parce qu’il dépasse la seule question politique. Il parle aussi de représentation, de vérité et de la manière dont chaque génération perçoit le monde. Pour moi, le film montre justement cela : une génération qui respecte profondément celles qui l’ont précédée mais qui refuse désormais d’accepter certaines idées ou certains compromis. Elle cherche sa propre voix et sa propre manière d’habiter le monde.

Myriam Burloux : Ce qui m’a frappée dans ces échanges avec leur mère ou leur grand-mère, c’est qu’il y a du désaccord mais rarement de la rupture. Les filles défendent leurs convictions avec force, mais elles restent à l’écoute. Ce respect mutuel n’est pas toujours présent dans les débats de société aujourd’hui.

Massoud Bakhshi : Oui, certainement. Pour elles, la situation est plus complexe parce qu’il existe un attachement familial très fort. C’est aussi ce qui fait la richesse et la complexité de cette société. Les gens s’aiment, les familles restent très soudées, et pourtant tout est en train de changer. Comme partout, il existe des tensions entre les générations, mais ce que j’admire chez cette jeunesse, c’est qu’elle essaie d’éviter la violence. Elle est consciente que les transformations profondes prennent du temps. Il faut de la patience, de la solidarité et une compréhension lucide de ce qui se passe autour de soi. C’est pour cela que la situation actuelle m’attriste. Les changements étaient en cours, une évolution semblait possible, et les événements extérieurs viennent parfois interrompre ce mouvement. Cette génération aspire avant tout à découvrir le monde, à s’ouvrir, à construire son avenir.

Myriam Burloux : On a l’impression que le film change d’espace lorsqu’elles entrent à l’université. Pendant longtemps, tout se déroule dans l’intimité des appartements, puis soudain le monde s’ouvre.

Massoud Bakhshi : Oui, c’était très important pour moi. Près de 80 % du film se déroule à l’intérieur. Pendant toute leur enfance et leur adolescence, nous restons dans cet espace familial. Puis vient le moment du baccalauréat, du concours d’entrée à l’université, du permis de conduire. Pour cette génération, ce sont bien plus que des étapes administratives. Ce sont des moments où l’on découvre le monde, où l’on commence à exister en dehors du cercle familial. À travers le parcours de Mahya, on assiste progressivement à cette ouverture. Elle choisit son université, passe son permis et commence à gagner une forme d’autonomie. C’est là que le monde extérieur entre véritablement dans le film.

Myriam Burloux : La scène sur la montagne est magnifique. On a l’impression qu’elle marque un véritable passage vers autre chose.

Massoud Bakhshi : Cette scène est née d’une promesse. Les filles étaient entièrement absorbées par leurs examens et par la préparation du concours, qui est extrêmement difficile en Iran. Puis il y avait l’apprentissage de la conduite, qui constitue aussi une étape importante vers l’autonomie. Je leur ai dit un jour : « C’est dommage, Téhéran est entourée de montagnes magnifiques et vous n’y êtes jamais allées. » C’était la première fois qu’elles montaient vraiment sur les hauteurs de la ville. Je voulais conserver toute la spontanéité de ce moment. On sent leur émotion lorsqu’elles découvrent la ville vue d’en haut, son immensité, sa folie, mais aussi le calme de cet instant partagé entre sœurs. Pour moi, cette scène accompagne leur émancipation.

Myriam Burloux : Ce qui est presque frustrant pour le spectateur, c’est ce brouillard qui les enveloppe alors qu’elles rayonnent à cet instant. On a envie de les voir pleinement.

Massoud Bakhshi : Le brouillard était réel, mais je l’ai renforcé au montage. Au début du film, les filles apparaissent presque perdues dans l’obscurité. À la fin, elles sont perdues dans le blanc. Il y a toujours une forme d’incertitude, mais cette fois elle contient aussi de l’espoir. La peur traverse tout le film. Enfant, elle prend des formes innocentes : la peur d’une mouche, la peur d’un bruit. Puis elle devient quelque chose de plus profond. Je pense notamment à cette scène où la grand-mère explique qu’elle a peur des chats depuis l’enfance. Ce détail raconte beaucoup de choses sur son rapport au monde, sur la manière dont certaines peurs peuvent nous accompagner toute une vie. À la fin, lorsque je leur demande d’imaginer que leur grand-mère verra un jour le film, c’est aussi ma propre peur qui s’exprime. Je fais partie de la génération précédente. Mais les filles ne répondent pas vraiment. Elles poursuivent leur chemin. C’était important pour moi que le film reste fidèle à cette idée : elles doivent découvrir le monde par elles-mêmes. Leur histoire n’est pas seulement la leur. Elle devient peu à peu celle d’une génération entière qui cherche sa place et construit son propre regard sur le monde.

Myriam Burloux : Vous avez accumulé des images pendant près de dix-huit ans. Comment avez-vous choisi les moments qui allaient finalement composer le film ?

Massoud Bakhshi : Je savais dès le départ que le montage serait un défi. Mon premier long métrage documentaire, Téhéran n’a plus de grenades, avait été tourné en 35 mm. Cette expérience m’a beaucoup appris : lorsque la pellicule coûte cher, on ne peut pas filmer sans réfléchir. Il faut savoir précisément ce que l’on cherche. J’ai conservé cette discipline pour ce projet. Même si je tournais sur une très longue période, j’essayais toujours d’avoir une idée assez précise de ce que je voulais filmer. Il y avait des rendez-vous réguliers, comme les anniversaires, les fêtes ou les rentrées scolaires, puis des moments plus imprévus liés aux événements de leur vie ou à ce qui se passait dans le pays. Dans ces cas-là, j’essayais simplement d’être présent avec elles. Le montage s’est déroulé en plusieurs étapes. J’ai commencé en Iran avec un ami monteur, puis j’ai poursuivi le travail à Vienne avec Jacques Comets, qui avait déjà monté Une famille respectable et Yalda, la nuit du pardon. Nous nous connaissions très bien et ce film lui est d’ailleurs dédié, puisqu’il est décédé au cours du montage. La dernière phase a été réalisée avec Hayedeh Safiyari, la monteuse d’Asghar Farhadi. Elle a immédiatement compris l’esprit du projet. Elle m’a dit : « Cette histoire, c’est celle de ma mère, de ma fille et de moi. » Son regard a été très précieux pour finaliser le film. Au fond, le montage n’a pas été aussi compliqué qu’on pourrait l’imaginer. Contrairement à ce que l’on croit, je n’avais pas une quantité gigantesque d’images pour dix-huit années de tournage. J’avais filmé des moments précis. Et à chaque séance, même dans le cadre documentaire, j’arrivais souvent avec une sorte de petit scénario en tête. C’est d’ailleurs ma manière de travailler de façon générale : j’essaie de filmer les documentaires comme des fictions et les fictions comme des documentaires. Dans mes films de fiction, je cherche souvent une forme de vérité documentaire, notamment à travers les acteurs non professionnels ou le rapport au réel. Et dans mes documentaires, j’accorde beaucoup d’importance à la construction narrative. Cette circulation entre les deux formes nourrit tout mon cinéma.

Myriam Burloux : Vous leur avez laissé une place importante dans le processus en leur montrant le film avant sa sortie. Ont-elles demandé à retirer certaines scènes ou, au contraire, souhaité en ajouter d’autres ? Ont-elles eu des avis très affirmés sur le montage ?

Massoud Bakhshi : Je me suis posé beaucoup de questions à ce sujet. La scène du brouillard est un bon exemple. Elles auraient sans doute préféré une image plus nette, plus directe, plus proche de la réalité de ce qu’elles avaient vécu. Moi, j’ai fait un choix de mise en scène en renforçant cet effet. C’est probablement l’un des rares moments où notre perception différait. Mais dans l’ensemble, elles ont surtout été très émues. Toutes les deux ont pleuré en découvrant le film. Je n’ai pas filmé leurs réactions parce que l’émotion était très forte, particulièrement dans la dernière partie. Ce qu’elles voyaient à l’écran, c’était leur propre vie condensée en quelques minutes. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai organisé une deuxième projection. Je me suis dit qu’il n’était pas juste de recueillir leur avis à chaud. Lors de cette seconde séance, elles ont accepté le film tel qu’il était, tout en respectant mes choix de réalisateur. Depuis la sortie du film, beaucoup de spectateurs me demandent s’il y aura une suite. Je réponds toujours la même chose : si un jour il existe un autre chapitre, il devrait être réalisé par les sœurs elles-mêmes. Aujourd’hui, elles filment déjà leur propre vie. Il me semblerait plus naturel qu’elles choisissent elles-mêmes ce qu’elles souhaitent montrer du monde et d’elles-mêmes. Pour répondre directement à votre question, elles n’ont jamais demandé la suppression ou l’ajout d’une scène en particulier. Elles connaissaient déjà la plupart des images récentes puisque nous les avions tournées ensemble au fil des années. En revanche, elles ont été très bouleversées par les images de leur enfance. Au début du montage, le film contenait d’ailleurs beaucoup plus de séquences consacrées à cette période. Nous en avons retiré un grand nombre pour préserver l’équilibre du récit et accompagner progressivement le spectateur vers l’adolescence puis l’âge adulte. Certaines étaient très drôles, d’autres révélaient déjà les tensions entre la tradition, l’éducation officielle et les aspirations des jeunes filles. Mais il fallait trouver une forme qui permette au film d’avancer et de grandir avec elles.

Myriam Burloux : Qu’aimeriez-vous que les spectateurs retiennent du film en sortant de la salle ?

Massoud Bakhshi : Je crois que chaque spectateur y trouvera quelque chose de différent. Ce qui me touche, c’est de voir à quel point certaines expériences traversent les frontières. Même si le film est profondément ancré dans la société iranienne, il raconte aussi des choses très universelles sur l’adolescence, la construction de soi et le passage à l’âge adulte. S’il y a une chose que j’aimerais transmettre, c’est peut-être cet esprit d’indépendance et de questionnement qui habite cette génération. C’est ce que je trouve le plus fascinant dans l’Iran d’aujourd’hui. Malgré les difficultés économiques, malgré les contraintes et les frustrations, il existe une énergie extraordinaire. On la retrouve notamment dans la création artistique. Dans le film, on voit Mahya écrire des poèmes, composer une chanson, apprendre seule à jouer de la guitare. Elle cherche sa propre voix. Et même lorsqu’elle n’est pas satisfaite de ce qu’elle crée, elle continue. Cette exigence, ce besoin de s’exprimer, je le retrouve chez beaucoup de jeunes Iraniens. Je crois que l’art est devenu pour cette génération un espace de liberté, peut-être même une forme de thérapie. La poésie, la littérature, le théâtre, le cinéma ou la musique permettent d’exprimer des émotions qui trouvent parfois difficilement leur place ailleurs. Le problème, c’est que beaucoup de ces œuvres restent invisibles et peinent à trouver des espaces de diffusion. Pourtant, elles témoignent d’une vitalité culturelle remarquable.

Myriam Burloux : Travaillez-vous déjà sur un nouveau projet ?

Massoud Bakhshi : Oui. Après ce long travail documentaire, j’ai envie de revenir à la fiction. Depuis quelque temps, j’écris un nouveau scénario. Comme souvent dans mon travail, il sera nourri par la réalité et par l’observation de la société iranienne. La frontière entre documentaire et fiction m’intéresse toujours autant.

Myriam Burloux : Après un film tourné sans autorisation officielle, arrivez-vous encore à travailler et à tourner en Iran ?

Massoud Bakhshi : Je l’espère. C’est une question qui reste ouverte. Malgré les difficultés, mon désir demeure le même : continuer à raconter des histoires ancrées dans la réalité iranienne et continuer à filmer mon pays.

Myriam Burloux : D’où vient ce besoin de conserver ces images du réel ?

Massoud Bakhshi : Je pense que mes films finiront un jour par trouver leur chemin. Mon premier long métrage est toujours interdit, même si beaucoup d’Iraniens l’ont vu à travers des copies pirates. Quant à Une famille respectable, il a finalement bénéficié d’une sortie très limitée dans des salles art et essai, mais c’était malheureusement au moment de la pandémie. Ici aussi, en France, sa sortie a été interrompue par le Covid. Malgré cela, je continue à ressentir cette nécessité de filmer. Il est important de conserver une trace de l’époque dans laquelle nous vivons. Pour moi, faire un documentaire, c’est aussi créer une archive du présent, garder la mémoire de notre quotidien avant qu’elle ne disparaisse. J’ai toujours été très attiré par les archives. Dans plusieurs de mes films précédents, elles occupent une place importante. Peut-être parce que le cinéma représente pour moi bien plus qu’un simple métier. C’est une forme d’expression, une manière de témoigner, même lorsque les films ne trouvent pas immédiatement leur public en Iran.

Myriam Burloux : Lorsque vous étiez jeune, est-ce cet oncle cinéaste dont vous parliez tout à l’heure qui vous a donné envie de faire du cinéma ?

Massoud Bakhshi : Certainement, mais il n’était pas le seul. J’ai grandi dans une famille très tournée vers les arts. J’avais huit oncles et beaucoup d’entre eux étaient peintres, calligraphes ou hommes de théâtre. L’un avait étudié le cinéma, d’autres travaillaient sur scène. Mon frère est lui aussi artiste. Tout cet environnement a eu une influence considérable sur moi. Pourtant, lorsque j’étais adolescent, je ne me voyais pas du tout devenir cinéaste. J’étais avant tout passionné par la littérature. C’est en écrivant, puis en réfléchissant aux films, que le désir de cinéma est apparu progressivement. Au départ, je ne m’intéressais qu’au documentaire. Je ne me voyais pas réaliser des fictions. Puis les choses se sont faites naturellement. D’ailleurs, je repense souvent à une phrase d’Abbas Kiarostami. Il disait qu’au fond il n’existe pas de différence entre un documentaire, une fiction, un film d’animation ou un film expérimental. Il n’y a finalement que deux catégories : les bons films et les mauvais films. Je crois que cette idée est très juste. Ce qui compte avant tout, c’est de respecter le cinéma comme un art. Le reste devient secondaire.

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