Revoir Leaving Las Vegas, c’est se confronter à un cinéma brutal, qui n’épargne pas le spectateur. Il ne fait pas partie de ces films qui consolent. Il reste là, comme une brûlure lente, impossible à apaiser. Ben sombre. Il vient de perdre sa femme et son travail. L’alcool devient son refuge ; il erre, ivre, dans des bars, tente d’accrocher des regards, croise des corps sans jamais vraiment les rencontrer. Il quitte Los Angeles pour Las Vegas, avec une idée fixe : boire jusqu’à la mort. Là, il rencontre Sera. Deux âmes perdues qui se frôlent, puis s’accordent. Sera ne cherche pas à sauver Ben. Elle l’accompagne, simplement. Ils s’acceptent, chacun avec leurs failles, leur douleur. Le film ressort aujourd’hui, près de vingt ans après sa sortie en salles, et demeure d’une actualité troublante dans ce qu’il ose encore regarder en face. Ici, pas de rédemption. À l’heure où les récits cherchent à réparer ou à guérir, le film s’impose dans un refus radical : celui de ne rien résoudre. L’addiction n’est pas un obstacle à dépasser, mais un mouvement irréversible, une trajectoire que le film accompagne sans jamais tenter de la dévier. Et c’est sans doute là que naît l’inconfort du spectateur. La solitude de Ben le ronge, mais elle déborde aussi le personnage. Elle fait écho à une errance profondément contemporaine : celle de ceux qui, malgré l’agitation du monde, ne parviennent plus à trouver leur place. Face à cela, la relation entre Ben et Sera échappe à toute attente. Ni sauvetage, ni transformation, ni illusion d’un avenir possible, seulement une présence fragile, une histoire d’amour sans horizon, qui dérange autant qu’elle bouleverse. La mise en scène de Mike Figgis prolonge cette dérive. L’image, libre, presque accidentée, semble toujours sur le fil, comme si elle vacillait avec lui. Et la musique jazz, fragile, parfois dissonante, épouse cette chute : elle ne souligne pas, elle tremble, elle se désaccorde, révélant la déchéance de Ben autant qu’elle accompagne son errance vers la mort. Le film ne condamne pas, n’excuse pas non plus. Il regarde, simplement. Il laisse au spectateur la charge de ce qu’il voit, sans lui offrir d’issue. Une position rare aujourd’hui, où tout semble devoir être interprété et expliqué.
Leaving Las Vegas, film américain de Mike Figgis. 1995. Avec Nicolas Cage, Elisabeth Shue, Julian Sands. 1h48.