Comment traiter cinématographiquement d’un événement aussi grave que l’assassinat du professeur Samuel Paty ? La question s’affirmait fondamentale et exigeait d’être posée publiquement. Pour ne pas oublier, certes, mais aussi afin de tenter de tirer la sonnette d’alarme et de décréter la mobilisation générale avant que l’aveuglement ne nous mène au chaos debout, par indifférence ou par ignorance. Vincent Garenq s’est frotté par le passé à des sujets de société ô combien délicats, à commencer par l’affaire d’Outreau dans Présumé coupable (2011) et le scandale Clearstream dans L’enquête (2015), se positionnant en quelque sorte comme un héritier d’André Cayatte et d’Yves Boisset par son intérêt pour la justice et sa poursuite acharnée de la vérité. Il semblait donc être le candidat idéal pour évoquer ce fait divers emblématique de notre époque et de son rapport compliqué à la liberté d’expression. Un trésor inestimable contesté par des fanatiques qui prétendent parler au nom de la religion en instrumentalisant des tueurs qu’on qualifie de loups solitaires pour ne pas avoir à assumer le fait qu’ils représentent une nébuleuse obscurantiste et sont parfois prêts à tuer pour une liasse d’euros.
La mort d’un juste
Le cas de Samuel Paty mérite de servir d’exemple par ce qu’il révèle de notre société malade de sa tolérance, de son vivre-ensemble et plus encore d’une libre parole à double tranchant. Cet enseignant d’histoire-géographie qui se souhaitait faire de ses élèves des citoyens responsables et tolérants a été assassiné et décapité à la sortie de son collège de Conflans-Sainte-Honorine le 16 octobre 2020 par un djihadiste russe d’origine tchétchène recruté sur Internet. Un tueur à gages qui n’avait jamais vu sa victime avant de la poignarder au nom du Djihad et d’une Fatwa colportée sur les réseaux sociaux par des fanatiques prudemment réfugiés derrière leurs claviers. Le film égrène les onze derniers jours de l’enseignant au cours desquels s’est ourdi le complot qui a abouti à ce crime contre l’humanité au terme d’une succession aberrante de dysfonctionnements, de malentendus et de signes avant-coureurs que l’Éducation Nationale n’est parvenue ni à détecter ni a fortiori à enrayer. Quitte à traumatiser une institution déjà fragilisée et à contraindre l’État à se montrer plus vigilant lorsqu’il s’agit de protéger les héritiers des hussards noirs de la République.
Les ennemis de la liberté
Un tel projet est porteur en soi de multiples interdictions conscientes ou induites. Vincent Garenq s’est ainsi astreint à un respect du réel en assumant toutefois deux ellipses délibérées : le meurtre et la décapitation de Samuel Paty traités à travers une utilisation du hors-champ qui suggère sans montrer et le procès proprement dit qui nourrit ce qui précède, mais dont on ne connaît que le verdict. Le film parvient à trouver un équilibre délicat entre les faits bruts, qu’il restitue au plus près, et une série de portraits qui pointent la faillite de tout un système, impuissant à détecter des signaux faibles pourtant inquiétants : absences répétées, travestissement de la vérité, introduction d’un islamiste manipulateur par un parent d’élève lui-même fanatisé. L’ensemble reconstitue un engrenage implacable qui court à travers la société française depuis la réaction en chaîne engendrée par les fameuses caricatures de “Charlie Hebdo” et ne cesse de provoquer des ricochets destinés à s’en prendre à ce que notre démocratie possède de plus sacré : la laïcité. Un bien inestimable déjà à l’origine des attentats de janvier et novembre 2015, mais aussi de bien des massacres perpétrés au nom de Dieu à travers le monde démocratique.
Une sobriété exemplaire
Certains reprocheront sans doute au film son aspect “scolaire“ sinon “pédagogique“. C’est précisément ce qui fait sa noblesse. L’abandon pointe les failles du système éducatif et l’isolement des enseignants jetés en pâture à des enfants et des adolescents dont ils ne connaissent bien souvent que l’attitude en classe, en ignorant tout du climat dans lequel ils évoluent. Ce film qui ne prend que quelques libertés négligeables avec la réalité résonne pourtant en écho à plusieurs cris d’alerte poussés ces dernières années au cinéma dont Pas de vagues et Amal, un esprit libre. Des films sans doute plus spectaculaires, mais pas aussi universels que cette chronique d’un malentendu dont la retenue impressionnante mérite d’être vue, méditée et discutée, ne serait-ce que par respect pour le martyre de Samuel Paty (sacrifié symboliquement comme un mouton de l’Aïd par un tueur à gages) et la solitude de ses collègues quand il s’agit de prêcher dans un désert d’incompréhension où la vérité est devenue une valeur à géométrie variable. Ce film d’une retenue exemplairea le courage d’aller à l’essentiel avec une retenue louable qui refuse tout effet de mise en scène au profit d’un devoir de mémoire aussi ingrat qu’exemplaire. Sa vision devient dès lors un acte de pure citoyenneté. Gageons qu’arrivera un jour où sa projection figurera à son tour dans les programmes scolaires. Son propos le justifierait.
Jean-Philippe Guerand
Film français de Vincent Garenq (2026), avec Antoine Reinartz, Emmanuelle Bercot, Nedjim Bouizzoul 1h40.