Avec Sanguine, présenté en séance de minuit au Festival de Cannes, Marion Le Corroller fait du monde du travail la matière d’un premier long métrage aussi féroce que ludique. Porté par Mara Taquin et Karin Viard, le film emprunte au body horror pour ausculter une génération confrontée aux injonctions de performance et à un avenir de plus en plus incertain. Une proposition excessive et volontiers provocatrice, à l’image d’une cinéaste qui revendique pleinement les possibilités politiques du cinéma de genre.
L’Avant-Scène Cinéma : Avant le cinéma, vous avez travaillé dans la finance. Est-ce là qu’est né Sanguine ?
Marion Le Corroller : J’ai fait cinq ans d’études de finance et beaucoup de stages en entreprise, jusqu’à un burn-out où j’avais réellement mal partout. J’ai complètement somatisé mon expérience du monde du travail. Ça a été un énorme traumatisme, mais aussi le déclencheur qui m’a poussée à renouer avec mon désir profond : faire du cinéma. J’avais donc envie de raconter cette histoire par le corps, puisque c’est ainsi que je l’avais vécue. Et comme j’adore le body horror, je voulais le faire de manière drôle, très pop et ludique, plutôt que dans un registre naturaliste ou social. Le genre m’a permis de prendre de la distance, de m’éclater et de ne pas me fixer de limites, tout en abordant un sujet profondément politique et social.
ASC : On pense effectivement au body horror, mais aussi à Tarantino ou, plus récemment, à The Substance. Ces références étaient-elles conscientes ?
M.L.C. : Ce sont forcément des influences, parce que c’est un cinéma que j’aime. Je voulais surtout quelque chose de très fun, très pop, jouissif et un peu fou. Ma ligne directrice était de ne surtout pas faire un film qui se prenne trop au sérieux. Je pense qu’on partage tous certaines références communes, et c’est sans doute ce qui peut faire penser à Tarantino ou à Pulp Fiction. Et puis j’avais envie d’humour noir. Et d’un peu de sang !

ASC : Le body horror connaît justement un moment particulièrement fécond, notamment à travers un cinéma féminin, féministe ou queer. Qu’est-ce qui vous attire dans ce genre ?
M.L.C. : Pour moi, c’est peut-être le genre le plus politique que l’on puisse proposer aujourd’hui. Il permet d’inventer de nouvelles manières de regarder les corps, particulièrement ceux des femmes. Pendant des années, on nous a montré des corps très sexualisés, sexy, glamour. Le body horror permet de montrer des corps sales, repoussants, qui suintent de partout. Je trouve ça génial de casser cette image aseptisée. Et je suis très heureuse que les femmes s’en emparent. C’est presque un acte de résistance : dire « ça suffit de nous catégoriser, nous ne sommes pas là uniquement pour la comédie romantique, la maternité ou la douceur ». C’est une manière de taper du poing sur la table.
ASC : Vous refusez l’étiquette du « film social », mais Sanguine porte un discours très politique. La maladie qui contamine les personnages est-elle une métaphore du capitalisme ?
M.L.C. : Complètement. Je ne voulais simplement pas réaliser un film très dramatique ou naturaliste : ce n’est ni mon style, ni le cinéma qui me parle. En revanche, je tenais à ce qu’il y ait un propos. Je ne voulais pas faire du genre pour le genre ou une simple démonstration de style. Le film parle d’un sujet très actuel : le rapport des jeunes au travail.
ASC : Pourquoi avoir précisément choisi de faire de cette maladie celle des 18-25 ans ? À 26 ans, on est sauvé ?
M.L.C. : [Rires.] J’ai surtout l’impression que les 18-25 ans sont aujourd’hui beaucoup plus actifs et réactifs face au monde du travail que ma génération. J’ai la trentaine, je suis une « vieille milléniale ». Nous étions peut-être davantage dans le déni. J’ai accepté des stages sous-payés, des horaires impossibles, avec des gens qui me disaient : « C’est génial, c’est le métier qui rentre ! » Aujourd’hui, vous dites à quelqu’un de 25 ans qu’il doit rester jusqu’à minuit, il vous répond : « Mais vous êtes fous ! Jamais de la vie ! » Ils sont beaucoup plus révoltés que nous — et ils ont raison. Je les trouve aussi beaucoup plus politisés.
ASC : Avez-vous retrouvé, dans le cinéma, certaines des pressions que vous aviez connues dans la finance ?
M.L.C. : Je ressens surtout la pression de la compétition, particulièrement entre femmes. On me compare à Coralie, à Julia, comme s’il fallait toujours qu’une femme en remplace une autre : qui sera la meilleure ? Qui est légitime ? Je trouve cela vraiment dommage. C’est le reflet d’une société qui confronte sans cesse les femmes entre elles, comme s’il n’y avait jamais assez de place pour toutes.
ASC : Le film met pourtant en scène plusieurs jeunes femmes prises dans cette logique de compétition. Était-ce une manière de la prolonger à l’écran ?
M.L.C. : Non, justement. Je n’avais pas envie de traiter spécifiquement de la compétition entre femmes. Le stress face au travail concerne pour moi autant les hommes que les femmes. En revanche, je voulais une héroïne et je voulais travailler avec un corps féminin. C’était un véritable choix de mise en scène.
ASC : Comment avez-vous travaillé cette dimension physique avec Mara Taquin, qui se donne littéralement corps et âme au film ?
M.L.C. : Nous avons beaucoup parlé du personnage en amont. Nous n’avons pas répété, mais nous avons fait beaucoup de lectures. Ensuite, elle a fait sa « cuisine », comme elle dit, et énormément travaillé de son côté. Elle est arrivée sur le plateau avec beaucoup de propositions, que nous avons ensuite ajustées ensemble. Mara est extrêmement travailleuse et volontaire. Elle s’est vraiment donnée. Elle n’avait peur de rien : chaque fois que je lui proposais quelque chose, elle répondait « On teste ! ». Elle a accepté de très longues heures de préparation, la nudité… Et surtout, elle possède une grande intelligence du sujet.
ASC : Karin Viard, en revanche, est une présence que l’on attendait peut-être moins dans un film de genre aussi radical.
M.L.C. : C’est justement ce que j’adore ! Elle propose quelque chose de très différent de ce qu’elle fait habituellement et apporte énormément d’humour au personnage. Elle aurait pu jouer la grande méchante de manière caricaturale, mais elle est beaucoup plus drôle que cela. C’était son premier film de genre. Je crois que ça lui plaisait de se dire : « J’ai une super filmographie mais je n’ai jamais fait ça, alors c’est maintenant ou jamais ! » Elle m’a fait confiance et elle y est allée tête baissée.
ASC : Le film est extrêmement rythmé. Était-ce déjà inscrit dans l’écriture ou cela s’est-il véritablement construit au montage ?
M.L.C. : Je savais dès le départ que je voulais quelque chose d’ultra frénétique, à l’image de l’effervescence du monde du travail et de cette lutte sans fin. Il fallait que le film donne le tournis autant que le rythme effréné du travail peut lui-même donner le tournis.
ASC : Il y a aussi quelque chose du teen movie américain dans les décors, les fast-foods, les couleurs…
M.L.C. : J’adore ça. Je voulais faire quelque chose de fun pour la jeunesse — peut-être aussi parce que je viens juste de quitter cette tranche d’âge ! C’était une manière de lui faire un clin d’œil. Et, de manière générale, j’aime énormément le cinéma qui vient d’ailleurs.
ASC : Même les scènes de sexe obéissent à cette logique : au moment où le plaisir pourrait advenir, l’horreur reprend brutalement ses droits.
M.L.C. : Je voulais justement faire surgir l’horreur au moment le plus inopportun possible. Je trouvais assez drôle qu’au moment où l’orgasme arrive, elle soit brutalement rattrapée par la mutation. Mais cela raconte aussi quelque chose : le travail est tellement imprégné en vous que vous n’avez même plus le temps d’éprouver du plaisir à côté, que ce soit dans l’amitié ou la sexualité. Même dans les moments « off », la mutation reprend le dessus. Le travail finit par vous empêcher de vivre autre chose, par vous retirer toute sensation, toute viscéralité. Et puis cela casse les codes, c’est moins attendu.
ASC : Comment conserver une véritable dramaturgie au milieu de ce déferlement presque cartoon ?
M.L.C. : J’avais tout de même une trame scénaristique assez construite. Le cartoon intervient davantage dans la mise en scène. Une fois que l’on possède une base solide et que l’on sait ce que l’on veut raconter, il faut se faire plaisir, s’amuser et prendre de la distance avec le scénario. Je ne voulais pas faire une démonstration d’écriture scénaristique. Il fallait se laisser emporter par le fun. C’est une œuvre imparfaite et je le revendique : je voulais que ça déborde dans tous les sens, que ce soit parfois « too much », mais qu’il y ait cet élan qui consiste à foncer sans se retourner.
ASC : Quelle séquence a été la plus complexe à mettre en scène techniquement ?
M.L.C. : La thoracotomie, vers la fin, quand on ouvre le thorax. C’était un « one shot ». Pierre-Olivier Persin avait fabriqué un faux buste très réaliste avec tous les organes internes et tout devait être réalisé dans l’ordre chronologique. Si nous nous plantions, il n’y avait pas de deuxième prise possible. Il fallait absolument réussir. C’était probablement le moment le plus stressant du tournage.
ASC : La contagion et le confinement occupent une place importante dans le récit. Est-ce une conséquence directe du Covid ?
M.L.C. : J’ai écrit pendant le Covid un court métrage qui est à l’origine du long. Je trouvais amusant de faire ce clin d’œil à la fin, avec un confinement réservé aux jeunes actifs. Mais cette fois, il est provoqué par quelque chose de plus économique et politique que sanitaire. Je crois aussi que ces récits de contagion révèlent quelque chose de notre imaginaire collectif. Nous vivons dans un monde devenu extrêmement incertain, dont nous avons découvert qu’il pouvait s’arrêter de tourner du jour au lendemain. Nos parents ou nos grands-parents pouvaient encore se projeter à dix ou vingt ans. Notre génération se demande davantage de quoi demain sera fait.
ASC : Le film lui-même semble avoir été fabriqué dans cette urgence. Comment s’est déroulée sa production ?
M.L.C. : Très vite. Je l’ai écrit pendant un an, en 2024, puis tourné en 2025, en 38 jours, avec un budget de cinq millions d’euros. Et exactement un an jour pour jour après le début du tournage, je le présentais à Cannes. Je pense que cette rapidité vient du fait que c’était un geste nécessaire. Il fallait que ça sorte. Je ne voulais pas m’enliser pendant des années sur ce projet : je voulais raconter cette expérience dans un même élan.
ASC : Qu’est-ce que cela représente justement de présenter à Cannes un film aussi sanglant et irrévérencieux ?
M.L.C. : Je trouve ça génial ! Cela montre que le Festival est en train de changer, qu’il accueille des films insolents, mais aussi la jeunesse. Je crois qu’un virage s’opère depuis quelques années. On n’est plus forcément dans quelque chose d’ultra snob ou d’ultra intellectuel : on s’ouvre aussi à des propositions très politiques. Et puisque, pour moi, le cinéma de genre est profondément politique, il a évidemment sa place à Cannes.
ASC : Après Sanguine, comptez-vous rester du côté de l’horreur ?
M.L.C. : Oui ! Je travaille déjà sur mon prochain film. Ce sera encore de l’horreur, il y aura toujours un peu de body horror et beaucoup de sang. Encore plus que dans celui-ci.
ASC : C’est donc devenu votre territoire de cinéma ?
M.L.C. : Oui. Je crois que j’aime déranger et installer le malaise. C’est notamment pour cela qu’un cinéaste comme Ari Aster m’inspire énormément. J’aime les films qui mettent mal à l’aise. Le cinéma est là pour faire réfléchir, particulièrement à une époque où la pensée est très formatée et où l’on prend de moins en moins de risques en termes d’idées. Le cinéma est le dernier espace de liberté qui nous reste. S’il y a bien un endroit où il faut s’affirmer et être radical, c’est l’art. L’art est une arme, il faut l’utiliser comme telle. Et puisque l’horreur est aujourd’hui profondément politique, je vais évidemment continuer à faire du cinéma d’horreur.
Propos recueillis par Myriam Burloux.
