Un appel d’air
Certains effets d’annonce peuvent susciter la méfiance. Dans l’intensité d’un rendez-vous annuel – le festival de Cannes –, où est censé se concentrer le meilleur de la production mondiale, il arrive que des films montés en épingle souffrent d’une retombée de soufflé une fois sortis en salle. La Gradiva a ainsi bénéficié d’un accueil unanimement enthousiaste lors de sa présentation à La Semaine de la critique, que l’on aurait pu, par snobisme sans doute, trouvé excessif. Maintenant qu’il nous parvient dans un contexte de réception « normal », pour peu que l’on accepte d’être un spectateur loyal, on ne peut que se laisser transporter par ce long métrage, indéniablement parmi les plus personnels et originaux de l’année. Sans doute parce qu’il déjoue les attentes en transmettant une vision des êtres et du monde qui n’appartiennent qu’à sa réalisatrice, et qu’elle nous rend sous forme de cinéma.
L’esquive
Une classe de lycéens part en excursion à Pompéi avec leur professeur. Point de départ d’une comédie façon Les Sous-doués ou Bis repetita ? Envisager une telle possibilité serait très mal avisé. Le titre, tiré d’une nouvelle de Wilhelm Jensen, que Freud a analysé dans Le Délire et les rêves dans la « Gradiva » de W. Jensen, convoque un matériau plus lourd. Le film serait-il une méditation sur la jeunesse face à une Histoire immémoriale et la relativité d’une vie ? Oui, mais pas seulement. Et, avouons-le, on redoutait une ambiance lourde et plombée par le « grand sujet ». Si la réalisatrice convoque bien tout cela dans ses intentions, c’est toutefois un autre film qui se déploie. Comme si sa véritable ambition était inconsciente, l’avait guidée par la force des choses à un résultat qui ne correspondait pas forcément à son point de départ. Ce premier long métrage a l’allure d’une esquive. On y voit bien les éléments d’un scénario (une potentielle relation interdite avec la professeure, des découvertes sur un passé familial pas si lointain, une romance possible entre deux personnages, la fatalité sociale entre élèves n’ayant pas tous le même capital culturel et économique…) qui auraient pu le scléroser dans une approche plus traditionnelle. Mais tout cela n’est que le signe d’un film qui a été évité, au profit d’une ambition autrement plus grande : la mise en scène d’un collectif dont les dynamiques sont rendues d’autant plus fortes par le voyage.
Être dans l’Ouvert
Les adolescents sur lesquels ce film se concentre ont des préoccupations qui ne sont pas neuves. L’un se demande vers quoi s’orienter après son bac. L’une peine à trouver une estime de soi stable. Certains ont une conscience politique déjà bien développée. Un autre assume son homosexualité dès l’âge de dix-huit ans. Quelques-uns savent quel est leur talent quand la plupart se cherchent encore. Et pour tous, la découverte de la sexualité est délicate. Ce qui change, en revanche, c’est le point de vue avec lequel ces protagonistes sont observés. L’esthétique très affirmée de Marine Atlan trouve sa filiation du côté de Jacques Rozier ou de Maurice Pialat, plutôt que chez Larry Clark et Gus Van Sant. La metteuse en scène impose une approche intuitive, sans conceptualisation lourde, dans une démarche d’artiste libre. Son regard s’infuse notamment par la durée, une recherche délibérée de la longueur. La Gradiva trouve son air si singulier d’entrée de jeu, chacun de ses plans, brefs ou longs, respirant à leur manière, dans une continuité organique que l’on devine gagnée grâce à un tournage en liberté et une longue maturation au montage. À la fois horizontal (comme l’exigent les villes de Naples et de Pompéi) et vertical (les personnages sont bien au contact d’une histoire et d’une nature qui les dépassent), il organise dans une texture granuleuse tout un réseau souterrain de rivalités, de désirs et d’inquiétudes. Rien n’y ait totalement explicité, sans que jamais cette ambiguïté ne soit artificielle et encore moins ennuyeuse. Les fragments qu’il organise font la part belle au vivant ainsi qu’à la culture locale, dans une inspiration s’autorisant même des percées oniriques. Fuyant toute injonction à l’efficacité, se détachant de toutes normes, loin de tout système, La Gradiva déploie ainsi son propre langage en faisant se succéder une myriade de récits dont la plupart resteront en jachère, en restant toujours ouverts. L’artiste aux commandes s’y montre sans cesse intuitive, en permanence attentive à toutes sortes de détails qui trouvent leur connexion dans un grand tableau d’ensemble, dont on ne s’aperçoit de l’ampleur qu’à la fin. Les acteurs, inconnus, se trouvent totalement en phase avec cette approche. Et s’ils nous émeuvent, c’est grâce à la délicatesse d’un regard se refusant à en isoler totalement un plutôt qu’un autre, et encore moins à les emprisonner dans une forme rigide, qui est posé sur eux. De nombreuses existences s’écoulent dans ces pans de temps tendus, nous faisant percevoir comment les divers membres de ce petit groupe s’engagent dans la vie, chacun à sa manière. Il procure au spectateur une expérience de plus en plus rare en cette période où le formatage tend à s’imposer partout.
Rester parallèle
La Gradiva est assurément l’un des films les plus singuliers de l’année. Il se décante longuement après sa vision. Son dernier plan laisse, certes, ses personnages reprendre leur route, mais, il lègue aussi des images et des affects s’infusant en profondeur dans le spectateur, et qui reviennent de façon fluctuante. À l’instar de Soudain, mais avec davantage de débordements plastiques, il invite à partager un segment d’existence où s’agrandit un espace de liberté dont l’essentiel de la production mondiale est de moins en moins capable. Sa forme-fleuve procure un appel d’air d’autant plus bienvenu que ce cinéma, pourtant de tradition si française, s’est nettement raréfié ces dernières années. Une chronique aussi fine et délicate de l’adolescence actuelle s’explique peut-être par l’humilité d’une jeune cinéaste qui se limite à parler de ce dont elle a fait l’expérience. Ses premiers films (Les Amours vertes et Daniel fait face) ont été réalisés durant la vingtaine et se concentraient sur des enfants. Durant la trentaine, elle se penche avec ce premier long-métrage sur des adolescents. Et il semblerait que son prochain projet parlera d’une jeune femme. Il y a là sans doute une forme de cohérence.
Tancrède Delvolvé
Film franco-italien de Marine Atlan (2026), avec Antonia Buresi, Colas Quignard, Suzanne Gerin, Mitia Capellier-Audat. 2h25.