Dans la petite ville de Svilengrad, deux chefs mafieux rivaux règnent sans partage sur une zone reculée mais stratégique située à la frontière entre la Bulgarie, la Grèce et la Turquie. Veska, une archéologue âgée d’une soixantaine d’années, qui revient dans la région après une longue absence pour travailler sur un chantier de fouilles, se retrouve mêlée à une transaction en cours, mettant au jour tout un réseau de contrebandes et de trafics.
Sur une telle trame, Valeska Grisebach aurait pu imaginer l’un de ces thrillers anxiogènes qui exposent froidement la noirceur et la cruauté du monde contemporain. Mais, choisissant une toute autre perspective, elle remplace l’action par la parole. S’appuyant sur les codes du documentaire, et en privilégiant la durée à l’intérieur des scènes, elle embarque sa formidable héroïne dans une succession de rencontres et de conversations qui dessinent le portrait ténu d’un territoire et de ceux qui le peuplent. Si les propos peuvent parfois sembler anecdotiques, entre souvenirs nostalgiques, témoignages des difficultés matérielles et plaisanteries plus ou moins graveleuses, la violence latente qui gangrène la vie quotidienne affleure peu à peu, indissociable d’une domination masculine solidement intériorisée. L’intrigue bascule alors dans un étonnant chemin de libération pour sa protagoniste qui parvient à mettre des mots sur ses propres traumatismes, et confronte sans trembler le « parrain » local à ses crimes passés, et plus généralement à des décennies de pratiques sexistes et d’exploitation du corps des femmes. Par le simple fait de prendre enfin la parole, elle se réapproprie son histoire, et offre symboliquement la possibilité aux nouvelles générations de s’extraire d’un système qui reproduit en boucle les mêmes comportements destructeurs.
Marie-Pauline Mollaret
Das geträumte Abenteuer. Film allemand de Valeska Grisebach (2026), avec Yana Radeva, Syuleyman Alilov Letifo, Nikolay Shekerdjiev. 2h47.