Nafisa vit dans un village soudanais où le coton rythme les journées et les existences. Élevée sous l’autorité d’Al-Sit, sa grand-mère, figure respectée dont la parole semble faire loi, la jeune fille voit son avenir déjà tracé par les autres. L’arrivée de Nadir, qui souhaite introduire dans le village une nouvelle variété de coton, vient pourtant bouleverser cet équilibre et faire ressurgir une histoire longtemps enfouie.
Pour son premier long métrage, Suzannah Mirghani choisit moins l’affrontement que l’observation. Cotton Queenpossède quelque chose de profondément contemplatif. La chaleur des couleurs, les longues étendues de coton, les gestes des jeunes filles qui le ramassent donnent au village une atmosphère presque enveloppante. Entre deux contraintes, elles rient, se retrouvent, s’accordent quelques plaisirs et transgressent discrètement les règles qui organisent leur existence. Car l’oppression ne prend pas nécessairement ici le visage de la brutalité. Elle peut aussi se loger dans le confort de ce que l’on connaît, dans l’affection et dans des traditions transmises comme une évidence. S’en affranchir devient alors d’autant plus difficile qu’il ne s’agit pas simplement de fuir un monde hostile, mais d’apprendre à vivre autrement dans un monde auquel on appartient. Cette émancipation se joue avant tout dans la relation qui unit Nafisa à Al-Sit. La jeune fille aime profondément sa grand-mère et ne la regarde jamais comme celle dont il faudrait simplement renverser l’autorité. La découverte progressive de son passé vient pourtant fissurer l’image qu’elle avait d’elle. Car Al-Sit n’a pas toujours été la gardienne de l’ordre établi : elle aussi a transgressé, résisté, refusé le destin que d’autres entendaient lui imposer. Son exigence envers Nafisa prend alors un autre sens. Derrière l’autorité se dessine aussi une forme de transmission : Al-Sit semble préparer sa petite-fille à devenir suffisamment forte pour tracer sa propre voie. Suzannah Mirghani évite ainsi soigneusement d’en faire une antagoniste. Entre les deux femmes circule plutôt un même désir de liberté, exprimé différemment selon les générations. Pour Nafisa, grandir ne consiste pas à rejeter sa grand-mère, mais peut-être à accomplir le geste qu’elle avait fait avant elle : conquérir le droit de choisir sa propre existence. Le coton devient le prolongement de cette réflexion intime. Suzannah Mirghani le filme comme une matière, presque une présence : les champs, les gestes répétés de celles qui le ramassent, sa blancheur qui traverse les images. Mais dans ses fibres se noue aussi l’histoire du Soudan. Héritage économique et mémoire d’un passé colonial, il se retrouve au cœur d’une nouvelle promesse de modernité lorsque Nadir veut introduire une variété génétiquement modifiée. Là encore, le film se garde d’opposer trop simplement ancien et nouveau. Comme Nafisa face à ce qui lui a été transmis, le village doit trouver comment avancer sans renier ce qui l’a construit. Cotton Queen fait ainsi dialoguer le destin d’une jeune femme et celui d’un pays, confrontés à une même question : que conserver de son héritage pour pouvoir inventer la suite ?
Suzannah Mirghani fait circuler ces enjeux avec une remarquable délicatesse, sans jamais alourdir son récit. Son regard contemplatif, la chaleur de sa photographie et l’attention portée aux gestes et aux visages n’atténuent en rien la portée politique du film. Cotton Queen parle de liberté sans transformer l’émancipation en rupture, de transmission sans idéaliser l’héritage, et de modernité sans en faire nécessairement une promesse de progrès. Un très beau premier film, porté par un regard déjà singulier, qui donne surtout envie de découvrir où Suzannah Mirghani choisira, à son tour, de nous emmener.
Myriam Burloux
Malikat Alqunt, un film soudanais de Suzannah Mirghani. Avec Mihad Murtada, Rabha Mohamed Mahmoud, Talaat Farid. 1h33