l'avant scène cinéma

À propos de Fjord

Entretien avec Cristian Mungiu

Dix-neuf ans après une première Palme d’Or pour 4 mois, 3 semaines et 2 jours, (ce fut notre numéro 563 de L’Avant-Scène Cinéma), le cinéaste roumain Cristian Mungiu a été à nouveau consacré par le jury de Cannes pour Fjord, qu’il a tourné en Norvège. Une famille mixte (père roumain, mère norvégienne), épousant des convictions chrétiennes extrêmement rigoureuses, est confrontée aux soupçons d’une société « moderne » qui s’estime en droit d’intervenir dans son intimité. En 146 minutes très intenses, Mungiu confronte deux mondes. Il ne donnera jamais de réponse radicale (qui est bon, qui est méchant ?). Le refus du radicalisme est précisément la colonne vertébrale de son propos. C’est au festival de La Rochelle, en ce début juillet 2026, festival qui lui rendait un hommage approfondi, que nous avons pu le rencontrer et revenir sur ce triomphe et ces problématiques décisives pour notre temps. 

PROPOS RECUEILLIS PAR RENÉ MARX

Maintenant que la fièvre cannoise est un peu passée, quelles sont les réactions à votre film qui vous ont surpris ou touché le plus ?

Cristian Mungiu : Il n’y a pas eu encore de projection suivie de débat. Évidemment pas à Cannes. Et en Roumanie, il y a eu une projection à laquelle je n’étais pas présent. Sur les réseaux sociaux, à part ceux qui expriment de la haine, parce qu’ils sont seuls avec eux-mêmes, ce sont surtout ceux qui ont aimé le film qui se prononcent. Mon souci c’est que la plupart des avis que je lis proviennent de gens qui, contrairement à ce que j’espérais, restent limités à leurs propres valeurs pour émettre un jugement. Ils ne prennent pas le film comme une occasion de vérifier ces valeurs, de douter, de se dire que d’autres, autour d’eux, regardent le monde avec des perspectives différentes. Le film a déclenché beaucoup de polémiques, de débats entre parents et enfants, entre conjoints, entre amis. J’ai été touché de voir que dans telle famille, le père, plutôt conservateur, défendait le point de vue des institutions quand le fils, progressiste, se rangeait du côté de la famille mise en cause. Je suis heureux si ceux qui ont vu le film y voient de la complexité, y voient que les règles sociales, certainement nécessaires, ne peuvent pas être appliquées de façon totalement mécanique. Souvent les décisions sont prises sans regarder ce qui se passe vraiment, humainement. Voilà la limite. Nous produisons tous des jugements de valeur sans savoir ce qui se passe dans l’intimité d’une famille par exemple. C’est le propos du film : quelle est la limite de l’intimité ? Où est le point invisible où la règle sociale peut décider pour une famille ? L’autre problème que je connais bien est que la polémique se fait autour du film alors que les gens ne prennent pas l’aspect cinématographique en considération, pourtant aussi important pour moi que le thème du film, indissociable même. Sans parler bien sûr de ceux qui commentent le film sans l’avoir vu. Tel journaliste roumain de la presse plutôt conservatrice avait écrit des choses horribles avant même d’avoir vu le film. En l’ayant vu, il a changé à 180°, pas parce qu’il l’avait vu, mais parce que d’autres commentateurs de son bord politique en disaient du bien après le festival de Cannes. Il m’a invité dans son émission de télévision, j’ai refusé…

C’est exactement le sujet de votre film. Ce journaliste roumain est un personnage de Fjord !

C. M. : Absolument. Nous avons eu plusieurs cas comme celui-là en Roumanie. Alors j’ai décidé une chose un peu exceptionnelle : il y a eu une seule soirée d’avant-première dans tout le pays, dans de nombreuses salles au même moment, un samedi soir, pour arrêter les commentaires inutiles. Il y avait déjà de véritables bagarres qui opposaient des groupes radicaux. Je leur ai demandé s’ils ne pensaient pas utile de voir le film avant de se disputer ! Comme vous dites, c’est le sujet du film. C’est un problème grave qu’il va falloir résoudre : le niveau de haine, d’agressivité sociale qui existe dans les sociétés d’aujourd’hui. On est tout proche de véritables affrontements physiques. 

Puisque vous évoquez l’aspect cinématographique, on est frappé par la topologie du film, la proximité des deux maisons. Cela fait penser au mot anglais neighbour, qui veut dire voisin bien sûr, mais qui est aussi utilisé pour la phrase biblique « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Thou shalt love thy neighbour as thyself. Le voisin, c’est aussi le prochain qu’on est tenu d’aimer. 

C. M. : Nous avons en effet cherché deux maisons qui n’étaient pas seulement voisines, mais qui étaient isolées du reste des habitations. Tu commences à voir quelqu’un comme un voisin, un frère, un être humain, quand tu es si proche de lui que tu ne peux plus généraliser, le considérer avec des stéréotypes. Tu assistes à tous les petits moments de sa vie, qui ressemblent aux petits moments de la tienne. Avec même des idées très différentes, des habitudes très différentes, tu te rends compte qu’il te ressemble, qu’il est de la même espèce que toi. L’éloignement rend les gens invisibles, les transforme en concepts formels. C’est pour cela que les grandes tragédies qui sont loin de nous, nous exprimons des opinions à leur sujet mais nous ne ressentons pas d’émotions. Quelle est la différence entre une tragédie qui touche un proche et une tragédie qui touche une personne éloignée ? Malheureusement, la différence c’est que la deuxième, on s’en fout. C’est horrible, mais sinon on ne peut pas survivre. Je crois que l’essence du christianisme c’est l’empathie pour les autres quand ils subissent de telles choses, de considérer qu’ils appartiennent, même avec d’autres idées, à la même communauté que toi, la communauté humaine. Laisser les stéréotypes, les clichés habituels. Je crois que l’intimité, le partage d’un espace isolé, permet cette empathie. C’est pour cela que la Norvège a tant contribué à ce que je voulais exprimer. La Norvège, ce sont bien sûr des paysages spectaculaires, mais c’est aussi un pays de 4 millions d’habitants dans un espace immense. Les gens ainsi ne se parlent pas trop, ne se dérangent pas trop, gardent une sorte de distance. Pour revenir au choix des deux maisons comme décors du film, elles ont été difficiles à trouver. Et finalement nous les avons trouvées, mais nous n’arrivions pas à joindre l’un des deux propriétaires. On nous disait que c’était un homme difficile, qui ne parlait plus à son voisin depuis dix ans. Alors que le tournage se rapprochait de plus en plus, nous l’avons finalement contacté, il s’est révélé sympathique, assez ouvert. Nous avons compris que les deux voisins ne se parlaient jamais parce qu’ils ne voulaient pas empiéter sur l’intimité de l’autre. En fait c’était par discrétion. Grâce au tournage, grâce à notre esprit un peu expansif de gens du Sud, de l’Est, ils ont fini tous les deux par devenir de très bons amis. Les choses étaient facilitées. On dit que les gens du Nord sont froids, mais pas du tout. La question est juste de savoir jusqu’où tu peux avancer sans déranger l’autre. En approfondissant les relations, on se rend compte qu’on n’a pas du tout les mêmes opinions sur la vie en général. Nous avions un accessoiriste qui était venu avec son filet de pêche. Or ce monsieur, le propriétaire, pêchait régulièrement avec une canne à pêche. Ils ne parlaient pas la même langue, ils échangeaient grâce au traducteur de leurs téléphones. Ils ont pêché ensemble tous les jours. Notre accessoiriste ressemblait beaucoup aux personnages du film, très croyant, très religieux, avec des doutes importants à propos de la liberté sexuelle. Le voisin norvégien était très protestant, avec des idées très arrêtées, là-bas tout le monde avait une voiture électrique… ils ne pouvaient pas être plus différents tous les deux. Et ils s’entendaient très bien.

C’est une histoire à la Jean Renoir ! Ce qu’il pensait de ce qui peut rapprocher les hommes : « Un fermier français aura toujours plus de choses à dire à un fermier chinois qu’à un financier français ».

C. M. : C’est l’expérience que nous avons avec le cinéma et les relations que peuvent créer les professionnels entre eux, même s’ils sont très éloignés. La question c’est : comment peut-on sauvegarder cette entente entre les personnes ? Alors que nous sommes victimes d’une propagande qui ne fait que dénoncer les différences entre nous. Avec un peu d’éducation, d’esprit critique, on peut se dire qu’une personne qui n’a pas les mêmes opinions que nous doit être considérée. Mais le rythme du monde contemporain est tel qu’on peut difficilement demander cela par exemple à des personnes trop jeunes ou à des gens qui manquent par trop d’éducation. TikTok c’est plus facile. TikTok te permet par exemple de te croire religieux quand il ne s’agit que de superstition. C’est l’exemple horrible des élections roumaines de décembre 2024. Un parfait inconnu, Calin Georgescu, est arrivé en tête du premier tour uniquement grâce à son compte TikTok, en rassemblant, avec une préparation de plusieurs années, des communautés attirées par des pensées irrationnelles, messianiques, anti-scientifiques. Le scrutin a été invalidé quelques jours plus tard par la Cour constitutionnelle.

Vous aviez déjà traité de la question religieuse dans Au-delà des collines en 2012. Peut-on comparer les deux films ?

C. M. : Ce sont deux aspects différents du même problème. Les questions religieuses sont clivantes. On pense à tort que les nordiques ne sont pas religieux. Ils sont nombreux à être très attachés à leur église, les vieux aux églises traditionnelles, les jeunes plutôt aux courants néo-protestants, évangélistes. Mais ils ne sont pas habitués aux formes extrêmes que peut prendre la religiosité de certains migrants. Dans la plupart de cas d’enfants retirés à leurs familles sur lesquels j’ai enquêté, la question religieuse apparaît, même si ce n’est pas directement affirmé. Dans le cas d’Au-delà des collines, il y a d’une part une empathie réelle de la part des personnes religieuses, sans les moyens rationnels de résoudre les problèmes qu’ils rencontrent et d’autre part une société très rationnelle, qui a les moyens et l’organisation pour intervenir dans la vie des gens, mais n’a pas de réelle empathie pour l’autre. Dans la société norvégienne, il y a de l’attention à l’autre, mais une difficulté à prendre du recul par rapport à ses propres valeurs, à prendre en considération les valeurs d’autrui. Et cela devient du fondamentalisme, comme tous les autres fondamentalismes. Tes opinions peuvent être justes, mais il est très important de réfléchir à la manière dont tu les insères dans la vie sociale. Il ne s’agit pas d’imposer tes idées, il s’agit de comprendre, de dialoguer. Et si on n’arrive pas à se comprendre, il faut trouver une façon de coexister. Sans cela, impossible de parler de « l’intégration ».

C’est sans doute cela qui vous a valu la Palme d’Or, Fjord est au cœur d’une problématique et d’une question politique et morale, aujourd’hui centrales.

C. M. : C’est ce que j’essaie de faire à chaque fois, cette fois cela a eu peut-être plus d’écho. Le récit du film est peut-être parvenu à intégrer ces questions, sans discours direct mais avec un cas particulier, une émotion des personnages, les décisions qu’ils prennent. À la fin, le spectateur peut déplacer ce qu’il a vu sur son propre cas, se donner des réponses à lui-même, lui permettre de les proposer aux autres. Parce qu’on vit ensemble. n

PROPOS RECUEILLIS PAR RENÉ MARX

Réal. et scén. : Cristian Mungiu. Phot. : Tudor Vladimir Panduru. Mus. : Kaspar Kaae. Prod. : Mobra Film. Dist. : Le Pacte. Int. : Sebastian Stan, Renate Reinsve, Lisa Carlehed, Ellen Dorrit Petersen. Durée : 2h26. Sortie France : 19 août 2026.

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