Ce n’est pas la première fois qu’Eric Barbier met en scène l’inanité des divisions sociales (Le Brasier), le souffle de la grande Histoire (La Promesse de l’aube) ou l’absurdité de la guerre (Petit Pays), et à cet égard Justin le justeapparaît comme une parfaite synthèse de son regard (troublé) sur le monde. Justin est un paysan coupé du monde, qui ne comprend rien de ce qui lui arrive quand les gendarmes viennent le chercher pour qu’il soit incorporé et rejoigne ses camarades sur le front. Nous sommes en 1914 et notre candide ne saisit pas ce qui lui arrive ni les raisons qui devraient le pousser à haïr les Allemands. Il est beaucoup plus déstabilisé quand il se retrouve confronté à un tirailleur sénégalais, aucun noir n’avait jamais traversé sa campagne… Cette fable picaresque ne manque pas de sel, elle nous ravit. Puis le film prend peu à peu un virage : notre sourire s’efface et laisse progressivement la place à de l’indignation. Justin a il est vrai entre temps cessé d’être cet extraterrestre du terroir pour se muer en un être épris de justice et de bienveillance, qui naturellement se heurte aux rigidités de l’appareil militaire. Sur les terres de Christian Carion (qui dans Joyeux Noël nous montrait des soldats des deux bords fraterniser) et sans être aussi frontal que Kubrick (Les Sentiers de la gloire) ou Boisset (Le Pantalon) au sujet des Fusillés pour l’exemple de la Grande guerre, Barbier nous prouve une nouvelle fois que le cinéma français sait quand il le désire sortir des sentiers battus de la comédie sentimentale pour aborder des sujets plus urticants. Une belle réussite…
Yves Alion
Film français d’Eric Barbier (2026), avec Alban Ivanov, Alexandra Lamy, Birane Ba. 1h50.