Comment raconter Jean Zay sans céder à la tentation de la grande histoire ? Son œuvre politique est vertigineuse : une partie de notre système éducatif porte encore son empreinte, tandis qu’il posa les bases de ce qui deviendrait le CNC ou le Festival de Cannes. Pourtant, c’est dans l’obscurité d’une cellule que Laurent Véray choisit de saisir celui dont les cendres entreront au Panthéon en 2015. Haute Solitude repose sur un dispositif d’une extrême sobriété : les lettres écrites par Jean Zay à sa famille durant sa captivité, lues par Éric Caravaca, auxquelles répondent archives et objets personnels. Contrairement à tant d’hommes politiques emprisonnés qui profitèrent de leur solitude pour composer leur propre légende, Jean Zay ne semble jamais écrire pour la postérité. À la grande histoire, il préfère la petite, celle de sa femme, de ses filles, de cette vie familiale dont il est brutalement privé. De cette correspondance naît alors une sorte de requiem paradoxalement tourné vers la célébration de la vie, bouleversant lorsqu’il apprend à distance la naissance de sa seconde fille. La retenue du dispositif donne ainsi toute leur force à ses mots, au point que l’on croit parfois entendre sa voix derrière les images. Mais cette volonté de ne raconter que l’homme privé constitue également la limite du documentaire. Son œuvre politique et l’antisémitisme qui participa à sa persécution restent trop souvent relégués aux marges du récit, avant un générique final qui les résume en quelques cartons. Dommage : confronter davantage l’intime au politique aurait permis de mesurer pleinement la tragédie d’un homme auquel on avait presque tout retiré, sauf la possibilité d’écrire à ceux qu’il aimait.
Carl Arnaud
Film documentaire français de Laurent Véray (2025), avec la voix d’Éric Caravaca. 1h24.