L’ombre contemporaine des erreurs du passé
Après un premier long métrage présenté il y a cinq ans à la Semaine de la Critique, Rien à foutre, coréalisé avec Julie Lecoustre, Emmanuel Marre est de retour, en solitaire, en Sélection Officielle à Cannes pour son deuxième film, ce qui constitue un signe clair de l’ascension du cinéaste dans le monde compliqué et impitoyable des nouveaux auteurs du cinéma français. Et, dans un schéma qui en dit au moins autant sur le réalisateur que sur le monde contemporain, Notre salut revisite une période, la France de l’Occupation des années 1940, qui fut déjà évoquée plusieurs fois cette année, en mode critique par Xavier Giannoli, épique par Antonin Baudry (et en attendant la sortie de Moulin de László Nemes du film réalisé par Daniel Auteuil, La Troisième Nuit).
PAR PIERRE-SIMON GUTMAN
Très loin de l’ambiance décadente des Rayons et des Ombres ou de celle héroïque de La Bataille de Gaulle, le film prend le parti d’un sujet à la fois humble (en apparence) mais finalement très ambitieux, celui de conter le quotidien d’un fonctionnaire de Vichy. La grande histoire, celle de De Gaulle ou Pétain, existe déjà beaucoup, trop, celle de Notre salut s’installe dans son contrejour, chez les petites mains qui ont néanmoins autant, si ce n’est plus, contribué à construire la Révolution nationale du Maréchal. Mais cette histoire, en creux de la grande, reste néanmoins de l’Histoire, avec toutes les questions formelles, morales ou narratives qu’elle pose au cinéma et au cinéaste.
Comment regarder le passé
C’est un problème qui existe depuis à peu près les débuts du 7ème Art : comment penser la reconstitution historique ? Le cinéma fut même, à ses débuts, regardé avec suspicion par les historiens, de par son évidente capacité à faire de la représentation moderne d’un temps disparu une réalité en apparence factuelle, et vue comme telle par le public. Pourtant, depuis Naissance d’unenation jusqu’à L’Odyssée, l’histoire et ses mythes demeurent une source de fascination, de succès, et d’infinies controverses. Notre salut a de plus l’atout ou le handicap, c’est selon, d’évoquer un temps qui a déjà beaucoup existé sur le grand écran, que ce soit à travers des œuvres tournées à l’époque ou d’autres plus actuelles. Certains réalisateurs (Fassbinder, Hazanavicius) choisissent de la recréer en reproduisant l’esthétique des films ou images de ces années. D’autres (Baudry par exemple, ou Scorsese pour un exemple plus fameux) essaient de rebâtir une vision du quotidien de l’époque. Marre choisit une autre voie, qui se rattache à celle qui fut empruntée par le cinéaste anglais Peter Watkins. Avec des films tels que Culloden ou La Commune, l’auteur anglais avait en effet créé une reconstitution parfaitement assumée dans sa fausseté, en utilisant des signes de toute évidence contemporains (le journal télé !) pour dépeindre avec recul les drames du passé. Dès les premiers instants de Notre salut, situés dans une soirée mondaine qui aurait pu prendre place à plusieurs moments du XXème siècle, Marre joue volontairement sur une ambiguïté, finalement totalement affichée lorsqu’un dîner est interrompu par une chorégraphie surgie des eighties, pop synthétique à l’appui. Le cinéaste évacue ainsi assez sans ambiguïtés la reconstitution fidèle, posant ainsi la pensée que le passé est aussi, finalement, du présent. Ce qui se déroule au début des années 1940 et du régime de Vichy n’est pas enfermé dans la période.
La famille derrière l’Histoire
Ce principe se double d’une dimension profondément personnelle et familiale. Notre salut est en effet basé sur la correspondance d’un personnage authentique, le grand-père du cinéaste. Les lettres, souvent récitées en voix off, sont celles qu’il a écrites à sa femme (la grand-mère du metteur en scène donc) dans ces mois de séparation où le personnage tente de relancer, grâce au nouveau régime de Vichy, une carrière auparavant très souvent contrariée. Entre ces passages, plusieurs scènes, apparemment improvisées par les comédiens, tentent visiblement de combler les trous, les absences et mystères de la trajectoire de cet homme mystérieux, ayant fréquenté de très près un des milieux et l’une des périodes les plus troubles du XXème siècle en France. Que le seul gouvernement authentiquement fasciste de France soit celui dans lequel cet aïeul controversé a finalement trouvé sa place ajoute bien entendu grandement au sous-texte de l’œuvre, celui d’une interrogation à la fois familiale et idéologique, voire historique. Comprendre cet homme, comprendre ce parent éloigné et secret et comprendre peut-être, à travers lui, l’époque, ses ambiguïtés, le mystère d’une vie qui épousa sur le tard un engagement douteux, sans potentiellement se douter, ou en le sachant trop bien, de la nature du régime qu’il servait ? Une manière comme une autre de pénétrer les enjeux de ce temps, par les yeux d’un fonctionnaire de Vichy, d’un serviteur zélé du mouvement qui ne correspond néanmoins en aucun cas au portrait du collaborateur violent et revanchard. Un patriote, trahi par son ambition, comme probablement la majeure partie du pays alors.
Le passé porte le présent
Le passé étant aussi nécessairement du présent, la mise en scène se met au diapason d’une modernisation nécessaire. On peut facilement relever la séquence de chorégraphie absurde sur fond de musique eighties, mais l’essentiel est, dans Notre salut, souvent ailleurs. La caméra à l’épaule, le montage parfois saccadé, le jeu par instants improvisé : tous ces éléments semblent mis en place pour éviter à tout prix le poids de la reconstitution historique, et surtout permettre la proximité absolue avec le protagoniste. Bien entendu, le jeu et les voix des comédiens sont éminemment modernes, dénués de toute volonté de se rapprocher des corps et voix des années 1940. Mais plus profondément, dans une démarche qui peut encore une fois rappeler Peter Watkins, la réalisation semble épouser les codes du documentaire intime, tel qu’il a été codifié par la série belge Strip-tease, puis corrompu par la télé réalité. Un détournement formel dont on peut penser qu’il cherche à faire du quotidien du personnage une réalité intemporelle dans laquelle on peut tous se projeter. Il n’est pas difficile d’imaginer que l’effet recherché par Marre est, là aussi, comparable à celui qu’avait pourchassé Watkins en son époque : celui d’une vision contemporaine irréaliste conçue pour faire du passé un parfait miroir du présent. Dès la première scène, les discussions politiques et économiques du salon dans lequel se retrouve le protagoniste sont à la fois parfaitement marquées temporairement, par les références multiples au « Maréchal », et auraient aussi pu surgir, dans les mots et les propos, de n’importe quelle soirée de notables dans les années 1980, 2020, ou autres. Les enjeux auxquels sont confrontés l’aïeul de l’auteur, le contexte en apparence différent, ne l’est peut-être pas tant que ça, et ses réactions ne sont alors pas le symptôme du temps opaque et éloigné de la collaboration. Elles appartiennent aussi à notre monde actuel, elles reflètent des questions et des dilemmes qui demeurent brûlants. Regarder son grand-père n’est donc probablement pas pour Marre qu’une démarche familiale, c’est également une manière de s’interroger soi-même, et son public, sur un monde qui n’a finalement que peu changé.
Notre salut sort sur les écrans peu après Les Rayons et les Ombres, La Bataille de Gaulle, et peu avant Moulin ou La Troisième Nuit. Au-delà des interrogations que suscitent ces sorties simultanées sur la place de l’Occupation dans l’imaginaire français actuel, il est facile de différencier l’œuvre de Marre des autres. Là où Xavier Giannoli, par exemple, tente de percer le secret d’un temps perdu, aussi trouble et dangereux qu’il soit, Notre salut ne parle lui finalement jamais du passé. Toute l’œuvre semble tourner autour de l’idée centrale de sa permanence dans notre présent. Les autres longs métrages parlent, souvent avec réussite, de l’Histoire de France, Notre salut parle de la France, et des propres choix que nous sommes tous condamnés à faire. La faillite morale et la compromission n’appartiennent pas aux années 1940, après tout. n
PIERRE-SIMON GUTMAN
Réal. et scén. : Emmanuel Marre. Coll. art. : Julie Lecoustre. Phot : Olivier Boonjing. Prod. : Charades et Kidam. Dist. : Condor Distribution. Int. : Swann Arlaud, Sandrine Blancke, Mathieu Perotto, Harpo Guit, Mathilde Abd-El-Kader. Durée : 2h33. Sortie France : 30 septembre 2026.