Tout peut basculer en une fraction de seconde. Barbara et Heli sont heureux. Clowns professionnels, ils ont le rire dans la peau. Avec leurs deux enfants, ils mènent une existence simple, faite de ces instants ordinaires qui, sans que l’on s’en rende compte, composent le bonheur. Puis survient l’impensable. Un accident de la route emporte Heli et les enfants. Barbara reste seule. Seule avec son nez rouge, seule avec les souvenirs, seule dans une maison où chaque objet semble encore porter l’empreinte de ceux qui ne sont plus. Pourtant, la vie continue. Lentement, douloureusement, elle impose l’idée qu’il faudra bien apprendre à habiter de nouveau le monde. Adapté du récit autobiographique de Barbara Pachl-Eberhart, Seule la vie (dont le titre original, Trois moins un, exprime avec une brutalité froide l’absence laissée par les disparus) est un film qui refuse le mélodrame malgré la violence de son sujet. Adrian Goiginger ne filme pas le choc, mais ce qui lui succède. Ce temps suspendu où chaque geste du quotidien devient une épreuve, où le silence pèse davantage que les mots, où l’on avance sans savoir si l’on avance réellement. Les souvenirs se manifestent par réminiscences jaillissant par fragments, au détour d’un lieu, d’un objet, comme si le passé refusait de quitter Barbara. Le film montre avec une infinie délicatesse que la reconstruction ne consiste pas à oublier. Elle consiste à accepter que les absents continuent d’habiter les vivants. Barbara ne laisse jamais derrière elle son mari et ses enfants ; elle apprend simplement à faire une place à leur absence, à retrouver peu à peu la douceur et même, timidement, le rire. En cela, le titre français prend tout son sens : il ne parle pas seulement de survie, mais de ce lent retour vers une vie qui semblait pourtant s’être arrêtée. Valerie Pachner livre une interprétation d’une grande pudeur. Son visage dit souvent davantage que les dialogues, laissant affleurer une douleur contenue qui ne cherche jamais à provoquer les larmes du spectateur. Une scène résume à elle seule toute la justesse du film : celle où Barbara entreprend de vider la chambre de ses enfants. Soudain, le chagrin la submerge. La douleur envahit tout l’espace, coupe le souffle, cloue le corps au sol. Sans emphase, le film rappelle alors que le deuil n’obéit à aucune progression linéaire. Il avance par vagues, connaît des éclaircies puis des rechutes, et rappelle sans cesse que l’amour porté aux disparus ne disparaît jamais. En choisissant la retenue plutôt que l’excès, Seule la vie touche avec une force rare. Plus qu’un récit sur le deuil, il devient une méditation profondément humaine sur la mémoire, la résilience et cette fragile capacité que possède parfois l’être humain de réapprendre à vivre, sans jamais cesser d’aimer ceux qui lui manquent.
Myriam Burloux
Vier minus drei, un film autrichien de Adiran Goiginger, avec Valerie Pachner, Robert Stadlober, Stefanie Reinsperger. 2h01