Avec l’histoire d’un père (cinéaste) qui tente maladroitement de renouer avec sa fille (actrice) dont il ne s’est jamais occupé, Rodrigo Sorogoyen poursuit son exploration d’une certaine masculinité toxique, tout en absorbant les mutations à l’œuvre dans la société contemporaine. S’il est parfois difficile de ne pas s’interroger sur la part autobiographique du récit – lorsque l’intrigue prend à bras le corps la figure du réalisateur autoritaire, voire violent, qui maltraite ses équipes sur le tournage – il est surtout flagrant que le film ne se veut pas à charge, et tente d’embrasser – et de comprendre – tous les points de vue. Il y parvient, en rendant palpable la douleur des deux protagonistes, et déchirante leur tentative non pas de se réconcilier, mais au moins de se retrouver. Dès l’ouverture, leur conversation met en évidence leurs ressentis forcément divergents sur leur histoire commune, et les malentendus qui en découlent. Mais à force de ne vouloir fâcher personne, Sorogoyen semble parfois rester prudemment au milieu du gué, plaçant au même niveau la douleur d’une fille abandonnée et celle d’un père qui regrette son comportement passé. Le scénario est à ce titre plus utilitaire que subtil, distillant opportunément des rebondissements qui viennent appuyer la démonstration plutôt que de dessiner la complexité et l’ambivalence – réelles – de la situation. C’est finalement dans ses moments joliment suspendus, entre silences et regards hésitants, loin d’une mise en scène volontiers performative, que L’Etre aimé atteint sa vérité émotionnelle la plus pure.
Marie-Pauline Mollaret
El ser querido. Film espagnol de Rodrigo Sorogoyen (2026), avec Javier Bardem, Victoria Luengo, Melina Matthews, Marina Foïs. 2h15.