Sorda nous fait pénétrer dans l’univers d’Ángela, femme sourde, en couple avec un homme entendant. Si, jusqu’à présent, leur vie semble sereine, la naissance de leur petite fille vient bouleverser cet équilibre fragile, faisant surgir une fracture au sein du couple. Pour son premier long métrage, Eva Libertad signe un film intime et incarné, d’une grande sensibilité. Mais Sorda ne se contente pas de parler de surdité : il en fait un véritable enjeu de mise en scène. Le film fait ressentir ce que signifie habiter un monde sonore sans y avoir accès, travaillant les variations de perception, les silences et les décalages. La prestation de Miriam Garlo, actrice sourde et sœur de la réalisatrice, est magistrale par sa justesse. Elle incarne avec une grande finesse le sentiment d’être tenue à distance d’un monde auquel elle ne peut pleinement accéder, malgré les efforts déployés pour s’y inscrire. Le port des appareils auditifs, loin d’être une solution simple, devient une source de tension : inconfort physique, mais aussi agression sonore, dans un univers qu’elle ne peut ni filtrer ni apprivoiser. Ces difficultés se trouvent décuplées dans la question de la maternité, abordée avec douceur et délicatesse. Le film met en lumière des inquiétudes universelles liées à l’attente d’un enfant, tout en y inscrivant une angoisse plus singulière : comment construire un lien avec son enfant lorsque l’on n’a pas accès au même monde sensoriel ? Sorda interroge ainsi la transmission au-delà du langage parlé, et remet en perspective l’association implicite entre communication et audition. Film délicat et profondément politique sans jamais en avoir l’air, Sorda transforme une expérience intime en une réflexion universelle sur le lien, la communication et l’inclusion.
Myriam Burloux
Film espagnol d’Eva Liberta (2025), avec Miriam Garlo, Alvari Cervantes, Elena Irureta, 1h39.