Il y a des films qui marquent l’histoire. D’autres, plus rares encore, la hantent sans jamais avoir existé. Mad Dog of Europe appartient à cette catégorie. Écrit en 1933 par Herman J. Mankiewicz, au moment même où Adolf Hitler accède au pouvoir, le projet esquissait déjà ce que le monde refusait encore de voir. Un film lucide, frontal, presque prophétique, et pourtant abandonné. Ce qui subsiste aujourd’hui n’est pas une œuvre, mais une trace : celle d’un cinéma qui, face à l’histoire en train de basculer, a choisi de détourner le regard. Le documentaire de Rubika Shah filme le fantôme de ce projet avorté, à une époque où l’industrie cinématographique a préféré préserver ses intérêts économiques plutôt que de prendre le risque de produire ce film. Sans chercher à en reconstituer les images, la réalisatrice élabore une véritable poétique de l’absence, à partir d’archives, de fragments de textes et de mises en voix. Le film manquant devient alors une présence diffuse, que le spectateur est invité à recomposer, presque à imaginer. Le documentaire met ainsi à nu une question essentielle : que fait le cinéma lorsque l’histoire bascule ? À travers ce cas précis, il révèle une tension profonde entre art et industrie, entre regard et renoncement. Ne pas montrer, ici, revient à choisir de ne pas voir. Cette forme de censure intériorisée devient alors une collaboration indirecte, révélant des mécanismes politiques qui dépassent le simple cadre du cinéma et participent à museler la parole. Si le film nous ramène à 1933, les échos avec notre présent sont troublants. Il agit comme un signal d’alerte, nous tendant un miroir : celui de nos propres silences. Et rappelle, avec une simplicité presque brutale, la nécessité de regarder, de penser, et de dire pour ne pas laisser l’histoire se répéter.
Myriam Burloux
Film documentaire de Rubika Shah (2026). 1h23.