Victor comme tout le monde

Dans ce film se dessine un double portrait inattendu : celui de Victor Hugo à travers Fabrice Luchini, et celui, plus discret, de Sophie Fillières, qui a écrit le scénario et devait réaliser le film, à travers Pascal Bonitzer qui fut son compagnon et l’a accompagné jusqu’à sa mort en juillet 2023. Victor comme tout le monde, traversé par cette absence, hésite ainsi entre hommage et réappropriation. Luchini, dans une mise en abyme malicieuse, se joue de lui-même sans trop cabotiner et compose un double attachant : amoureux, curieux, un peu dépassé par l’ultra-modernité, attentif aux jeunes comédiennes qui préparent un spectacle sur les femmes de Victor Hugo. Leur relecture volontiers anti-patriarcale de Hugo apporte un contrepoint stimulant à la figure du grand écrivain. Le film laisse ainsi circuler un exercice d’admiration, de Pascal Bonitzer à Fabrice Luchini, puis de Luchini à Hugo, sans oublier la présence tutélaire de Sophie Fillières, convoquée comme Hugo faisait parler les tables. Mais le
double tropisme de Bonitzer — comédie d’esprit (sa comédie Rien sur Robert offrait l’un des meilleurs rôles à Fabrice Luchini) et légère enquête, Maigret ou le mort amoureux étant un fameux exemple — orientent le récit vers un parallèle appuyé entre Léopoldine et la relation de Robert Zucchini à sa fille, qui ne séduit pas toujours. La fin à Guernesey, où Lisbeth échappe à la noyade, paraît plus brouillonne même si elle évoque la mort de Léopoldine Hugo. Entre plaisir de jeu et mélancolie diffuse, le film parvient à séduire, sans toujours laisser toute sa place à l’ombre singulière de Sophie Fillières, et
de sa verve poétique qui l’a animée jusqu’à Ma vie ma gueule.
Carl Arnaud
Film français de Pascal Bonitzer avec Fabrice Lucchini, Chiara Mastroianni, Marie Narbonne, Suzanne de Baecque. 1h31.