Une enfance allemande

Huit décennies après la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’heure semble venue d’établir un nouveau bilan des traumatismes provoqués par ce conflit qui a ravagé l’Europe et une partie du monde. Ainsi voit-on apparaître depuis quelque temps des films en forme d’exorcismes qui traitent de phénomènes méconnus ou oubliés. Né en 1973, Fatih Akin met en scène aujourd’hui le scénario autobiographique devenu testamentaire de celui qui fut son mentor, Hark Bohm, disparu le 14 novembre dernier. Il y relate ses souvenirs d’enfance, sur une île de la Mer du Nord, au moment où l’annonce du suicide d’Adolf Hitler et de la chute du nazisme a provoqué des réactions contradictoires parmi les autochtones.
Certains ont vécu la fin du conflit comme un soulagement. D’autres, dont sa propre mère, ont réagi au contraire par la colère et l’incrédulité, en l’absence du chef de famille mobilisé sur le front russe et donc abandonné par sa patrie. Avec à la clé une communauté fracturée par les haines et les ressentiments qui va avoir du mal à faire front, face aux pénuries, aux rancœurs et aux règlements de
comptes. Un état des lieux que le cinéma n’a que très rarement dressé du point de vue des vaincus et qui, observé à travers des yeux d’enfant, devient une tragédie terrible dont le souvenir hantera à jamais son narrateur, en tant qu’héritier d’une culpabilité dont il a surtout été victime. Ce film dépouillé
constitue l’exorcisme par procuration de son auteur dont le réalisateur et disciple respecte le témoignage à la lettre. État des lieux glaçant d’un monde sans pitié sur fond d’innocence pervertie.
Jean-Philippe Guerand
Amrum. Film allemand de Fatih Akin (2025), avec Jasper Billerbeck, Laura Tonke, Diane Kruger, Matthias Schweighöfer. 1h33.