Mr Nobody against Putin

Gloire aux cinéastes amateurs qui filment les moindres instants de leur vie sans autre objectif que de témoigner de leur quotidien ! Pavel Talankin est de ceux-là qui menait une vie ordinaire entre son existence de célibataire endurci et son métier d’enseignant qu’il exerce comme un véritable sacerdoce. Jusqu’à ce jour de février 2022 où l’armée russe lance une invasion massive contre l’Ukraine où elle mène une guérilla intense depuis 2014 dans l’indifférence générale du reste des nations. Loin du front, certaines mesures ont des incidences sur le quotidien de la population, notamment quand les écoles primaires sont reconverties en centres de recrutement. Dès lors, à la demande de sa hiérarchie soucieuse de conserver des traces de la vie quotidienne de son établissement situé dans une ville minière déshéritée au fin fond de l’Oural, Talankin filme scrupuleusement ce monde qui change, tout en préparant son départ pour l’étranger en prenant soin d’emporter avec lui ces images inestimables qui témoignent des effets d’une guerre lointaine sur la vie d’une population que la mobilisation a réduit aux
femmes et aux enfants. C’est une fois réfugié à l’étranger que le réalisateur a confié ses images à David Borenstein avec lequel il en a confectionné une sorte de journal de l’arrière où l’on découvre l’impact qu’exerce cette guerre sans nom sur la population russe.
Témoignage d’autant plus précieux que les actualités ont interdiction d’en rendre compte, sous peine de porter atteinte au moral des troupes mais aussi à l’état d’esprit d’un peuple tenu dans l’ignorance de ce qui se passe sur le front faute d’informations dignes de foi. Véritable hors-champ d’une guerre dont on ne voit que le versant ukrainien, Mr Nobody Against Putin s’attache aux conséquences funestes d’une décision unilatérale prise par un despote nostalgique de la Grande Russie sur un peuple prié de se mettre au garde-à-vous. Le principal mérite de Talankin est d’avoir filmé les événements les
plus anodins pour en extraire un faisceau de pièces à conviction sur l’état d’esprit ambiant. Au contact direct de la jeunesse, il se trouve naturellement aux premières loges pour en prendre le pouls, montrer ses doutes et cette inquiétude qui se transforme peu à peu en détresse sous le poids des absents et d’un déficit d’informations concernant ces Oblasts ukrainiens annexés unilatéralement qu’a entériné un référendum plutôt vague.
Au fil du temps, les activités scolaires traditionnelles vont de pair avec une montée en puissance de la propagande, des cours adaptés, des chants patriotiques voire des défilés quasi militaires et même une démonstration de mines anti-personnelles orchestrée par les mercenaires de Wagner. Avec en toile de fond, une véritable militarisation des élèves conditionnés pour devenir plus tard des combattants comme le furent naguère les membres des Jeunesses hitlériennes. À l’écran, des jeunes visages incrédules captés par la caméra de Talankin qui témoigne dans un état d’esprit de journaliste, mais n’en néglige pas pour autant de soigner ses cadres en fin connaisseur. Ce témoignage unique est une œuvre d’utilité publique, au même titre que le fameux Espoir (1940) consacré à chaud par André Malraux et Boris Peskine à la Guerre d’Espagne. Le jury du festival des Arcs ne s’y est pas trompé
qui a décerné sa Flèche de cristal et le prix de la meilleure musique originale à ce film exemplaire déjà couronné du prix spécial du jury documentaire au festival de Sundance 2025. Et ce n’est sans doute pas terminé…
Jean-Philippe Guerand
Film documentaire dano-tchèque de David Borenstein et Pavel Talankin (2025), avec Pavel Talankin. 1h30.