L’Œuf de l’ange

Premier long métrage véritablement personnel de Mamoru Oshii, réalisé en 1985, L’Œuf de l’ange est longtemps resté un mythe, que les amateurs se passaient sous le manteau, dans des versions à la qualité parfois douteuse. Pour ses 40 ans, il arrive pour la première fois sur les écrans français dans une version restaurée qui donne la pleine mesure du talent du réalisateur japonais, à qui l’on devra 10 ans plus tard l’inégalé Ghost in the shell. Ce qui frappe ici, c’est la maturité d’une œuvre qui se détache presque totalement d’une narration traditionnelle reposant sur une intrigue précise et des antagonismes identifiés, pour s’abîmer dans une forme de contemplation allégorique. L’héroïne, une fillette solitaire qui évolue dans des paysages postapocalyptiques, protège un œuf mystérieux sans réellement savoir ce qu’il contient, ni quelle est sa finalité. L’homme qu’elle rencontre, et dont les motivations semblent ambivalentes, n’en sait pas plus qu’elle, et leurs questions restent sans réponse.
Si ce récit en pointillé a une puissance éminemment hypnotique, cela tient à l’incommensurable beauté des décors, fruit de la première collaboration entre le cinéaste et l’illustrateur Yoshitaka Amano (Gatchaman, la franchise Final Fantasy), et à l’atmosphère onirique qu’ils contribuent à installer. Se succèdent ainsi des séquences monumentales (impossible d’oublier celle des poissons volants dans la ville nocturne, avec son travail sur les ombres et sa musique aux accents liturgiques) et des passages plus intimistes qui convoquent des références bibliques (le déluge) et des interrogations existentielles. Et si cette société en décomposition n’était que le souvenir d’une civilisation éteinte depuis longtemps ? Entre mélancolie et mysticisme, le film livre sa propre vision d’une cosmogonie vertigineuse qui conçoit le monde comme une perpétuelle mise en abyme de lui-même, dans laquelle tout ne cesse de se répéter à l’infini.
Marie-Pauline Mollaret
Tenshi no tamago, film d’animation japonais de Mamoru Oshii (1985), avec les voix de Nezu Jinpachi et Hyoudou Mako. 1h11.