Les Rayons et les ombres

Il aura donc fallu huit décennies au cinéma français pour traiter de la Collaboration. Jusque-là, seuls Le Chagrin et la pitié et Lacombe Lucien s’étaient confrontés à la complaisance de certains Français avec les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale. Le Général de Gaulle ayant appelé à la réconciliation nationale à la Libération dans le but d’éviter une guerre civile, c’est la figure des résistants, somme toute très minoritaires, qui s’est vue privilégiée, quitte à leur attribuer le titre de sauveurs de la patrie en lieu et place des forces alliées, comme dans Les Enfants de la Résistance sorti récemment. Tel n’est pas le propos de Xavier Giannoli qui s’attache dans son nouveau film à un trio infernal à travers l’amitié du social-démocrate allemand Otto Abetz et du journaliste français Jean Luchaire, créateur en 1927 de la revue Notre temps qui s’est sabordée en 1940. Des pacifistes sincères, mais naïfs qui militent pour le rapprochement de leurs deux pays dans les années 30, au moment même où l’angélisme ne semble plus de mise. La déclaration de guerre a raison de leurs
espoirs romantiques et vaut à Abetz de devenir ambassadeur du Troisième Reich à Paris, tandis que Luchaire relaie la propagande pétainiste dans les colonnes du quotidien Les Nouveaux Temps dès novembre 1940. Le film adopte le point de vue de sa fille aînée, Corinne, qui tiendra une dizaine de rôles au cinéma de 1935 à 1940 dont trois sous la direction de son mentor, le trop méconnu Léonide
Moguy d’origine russe, avant de suivre son père dans ses pires errances collaborationnistes.
Les mauvais choix
Condamnée à dix ans d’indignité nationale en 1946, Corinne Luchaire vit seul avec sa fille dans l’anonymat d’une cité où une voisine lui prête un magnétophone avec lequel elle entreprend de raconter ce qu’elle appelle elle-même “Ma drôle de vie”, pour reprendre le titre de son livre publié en 1949 et réédité en l’an 2000. Le film en respecte les grandes lignes et dresse ainsi un portrait saisissant de la vie mondaine de ce Paris de l’Occupation dont le cinéma n’a montré que quelques
bribes éparses, notamment dans Monsieur Klein de Joseph Losey. Jean Luchaire, Jean Dujardin l’incarne avec une sorte de mollesse qui justifie cette dérive erratique dont l’accusera dans une lettre ouverte son propre géniteur, écrivain admirablement campé par André Marcon. Personnage beaucoup plus complexe qui voue à son père une passion clairement incestueuse, Corinne est incarnée par la
fille du réalisateur Leos Carax, Nastya Golubeva. Otto Abetz est interprété par l’acteur allemand à géométrie variable August Diehl, qui réalise ici une sorte de synthèse improbable entre son rôle d’objecteur de conscience autrichien dans Une vie cachée de Terrence Malick et le tortionnaire nazi aux abois de La Disparition de Josef Mengele de Kirill Serebrennikov. Sur le plan thématique, Xavier Giannoli se livre à un véritable numéro de haute voltige qui s’inscrit dans le prolongement de son film précédent, Illusions perdues, par sa description du monde de la presse et les réflexions qu’il lui inspire en tant que fils de journaliste. En se hasardant un peu plus loin, on y perçoit également les reflets d’enjeux très contemporains. Quand certains milliardaires procèdent à une mainmise toxique sur les médias pour mobiliser une véritable police de la pensée dans un objectif politique et qu’une candidate de droite à la mairie de Marseille s’approprie à dessein le slogan pétainiste “Travail famille patrie”. Comme si nous nous trouvions à un nouveau moment clé de notre histoire, sous la double menace
du fascisme et de la guerre. Sans que les leçons du passé semblent avoir porté leurs fruits.
Portraits dans un miroir
Les Rayons et les ombres témoigne d’un sens du romanesque dont le cinéma français semble trop souvent avoir perdu le secret. On reconnaît notamment là la griffe d’un de ses scénaristes, Jacques Fieschi, collaborateur privilégié de Claude Sautet, Anne Fontaine et Nicole Garcia qui s’y entend pour jongler avec les rapports humains les plus troubles, tout en accordant une place de choix au
lyrisme. Certains jugeront contestable le fait de s’attacher à un personnage aussi sulfureux que Jean Luchaire. Le portrait qu’en dresse le film est pourtant conforme à la réalité ou du moins à ce qu’on en connaît. C’est celui d’un homme qui rappelle l’anti-héros du Conformiste de Bernardo Bertolucci dont les convictions sont semblables aux ailes d’un cygne sur lesquelles glisse l’eau. L’intelligence du
scénario consiste à utiliser ce séducteur exécuté en 1946 comme le filtre à travers lequel il nous permet de découvrir sa fille, ballotée par une histoire qui la dépasse et rongée par la tuberculose qui l’emportera à l’âge de 28 ans. Avec à l’appui des scènes sans doute un peu trop longues dans le sanatorium où elle crache son sang, mais aussi cet épilogue à Sigmaringen où les ultimes soutiens du
régime de Vichy s’agitent comme les marionnettes d’un gouvernement fantôme. Cette fresque aussi magistrale qu’audacieuse a le mérite d’aborder une question qui fâche et irrésolue, sans manichéisme mais pas sans panache. Reste à savoir si le public de 2026 sera réceptif à ce propos pourtant d’une actualité brûlante à l’approche d’échéances électorales indécises.
Jean-Philippe Guerand
Film français de Xavier Gannoli (2025), avec Jean Dujardin, Nastya Golubeva,
August Diehl, Vincent Colombe, André Marcon. 3h15.