Le Chasseur de baleines

Il n’existe plus beaucoup de terres vierges de cinéma. C’est toutefois le cas du détroit de Béring, cette région extrême-orientale de la taille d’une fois et demie la France située entre la Russie et l’Amérique est peuplée d’une poignée de pêcheurs qui vivent de la chasse à la baleine. C’est dans ce cadre perdu de l’Arctique qu’un adolescent en virée sur internet aboutit sur un site érotique où il succombe au charme d’une camgirl. Dès lors, il décide de traverser le bras de mer qui le sépare des États-Unis pour partir symboliquement à la conquête de ce monde si loin, si proche dont il ne sait pas vraiment quoi attendre. Au-delà de la simplicité de son argument, le premier long métrage du réalisateur russe Philipp Yuryev renvoie à une conception du cinéma qui va de Nanouk l’esquimau (1922) de Robert Flaherty à une bonne partie de l’œuvre de Werner Herzog dont chaque film constitue une véritable victoire sur les éléments et dont la philosophie a guidé l’auteur du Chasseur de baleines. Il prend à dessein pour personnage principal un représentant de cet âge de la vie où tout semble possible et raconte son histoire comme une fable d’apprentissage dans laquelle le mirage de la civilisation télescope un monde primitif qui perpétue les mêmes traditions depuis des siècles. Ironie du sort, il nous est donné de découvrir ce film plus de cinq ans après sa réalisation, à un moment où le contexte géopolitique lui donne une tout autre signification. Le cadre dépaysant du district autonome de Tchoukotka devient dès lors un personnage à part entière de ce voyage intérieur d’une grande beauté plastique qui révèle en Yuryev un talent singulier et totalement atypique.
Jean-Philippe Guerand
Kitoboy Film russo-polono-belge de Philipp Yuryev (2020), avec Vladimir Onokhov, Vladimir Lyubimtsev, Kristina Amus. 1h33.