L’Agent secret

C’est officiel : en apparaissant une nouvelle fois en sélection officielle du dernier Festival de Cannes, Kleber Mendonça Filho confirme son statut de grand habitué de la Croisette, avec son rond de serviette (en tant que cinéaste ou juré) et un prix glané pour chaque sélection. Le metteur en scène brésilien revient ici avec un long métrage au titre un peu trompeur. L’agent secret en question n’a rien d’un Tom Cruise, c’est plus simplement un universitaire qui, au cœur des années 1970, s’est retrouvé du mauvais côté, que ce soit sur la question du savoir ou celle des puissants du pays.
Un choix qui confronte cet homme normal à un vrai scénario de cinéma, avec tueurs impitoyables et
hommes d’affaires démoniaques. Cette jonction entre une fiction omniprésente, hollywoodienne (symbolisé par l’oncle projectionniste) et le réel anxiogène caché derrière les couleurs chatoyantes, est au cœur du projet de l’œuvre. La fuite du héros le mêle donc à un univers improbable, qui prend une autre dimension lorsque, subitement, le présent surgit au cœur d’un récit qui se délectait de sa reconstruction des seventies. A cet instant, l’autre sujet, celui obsède le cinéaste depuis le début, surgit. Celui d’une mémoire impossible, contrariée, celui d’une filiation niée, de pères aimants qui ont
disparus, recouverts par les troubles de l’époque. Ce portrait panoramique du Brésil à une certaine époque (celle de la dictature militaire des années 70 donc) devient alors celui du traumatisme historique, de l’héritage et de la transmission abimée.
Pierre-Simon Gutman
O Agente Secreto. Film franco-brésilien de Kleber Mendonça Filho, avec Wagner Moura,
Gabriel Leone, Maria Fernanda Cândido. 2h40