Dans ce film se dessine un étrange portrait domestique : celui de Martha, jeune fille pauvre marquée par de graves brûlures, engagée comme bonne chez Barbara, prodige de la littérature qui n’a rien publié depuis des années, et chez son mari Richard, écrivain de nouvelles sensationnalistes que Barbara méprise ouvertement. Dans une mise en scène très composée – cadrages flous aux encolures, musique mystique, goût marqué pour la parole – Graham Swon compose un film où les héros deviennent presque des poètes en devenir, pour certains, comme Richard, jamais tout à fait accomplis. Le film paraît ainsi habité par une tradition littéraire et cinéphile assumée : le sous-titre, An Evening Song – The Song of Three Voices, semble faire écho à celui de L’Aurore de Murnau, A Song of Two Humans. Mais les personnages finissent parfois par s’effacer derrière le texte, largement livré en voix off, et les phrases qu’ils prononcent restent souvent trop banales pour soutenir l’ambition poétique affichée. Il ne suffit pas d’affirmer que Barbara est un prodige de la littérature : on aurait souhaité que cela s’incarne davantage dans la langue même du film. Ces tirades, parfois génératrices d’une sensation de bien-être littéraire inspirée de l’Énéide, demeurent belles mais figées. Reste pourtant une dimension séduisante : Martha (la bonne) n’est pas écrivaine, mais sa voix dessine une histoire qui, à la différence des écrits de Barbara, a le mérite d’exister concrètement sous nos yeux. Il subsiste alors l’impression d’une balade poétique à triple point de vue, tour à tour envoûtante et parfois appuyée jusqu’au pompiérisme.
Carl Arnaud
Film américain de Graham Swon (2023), avec Deragh Campbell, Hannah Gross, Peter Vack. 1h26.