Amour apocalypse

Adam, propriétaire de chenil au milieu de la quarantaine et passablement misanthrope, rencontre par le plus grand des hasards Tina, une femme providentielle qui lui laisse entrevoir la possibilité d’une nouvelle vie à deux. Ce résumé qui pourrait être celui d’une comédie sentimentale hollywoodienne ne
donne qu’une idée assez vague d’Amour apocalypse dont le titre synthétise par ailleurs les enjeux de façon sibylline, dans la mesure où plane au-dessus de nos deux tourtereaux une menace écologique omniprésente qui risque d’abréger leur idylle. La première partie s’attache à la personnalité d’Adam et à ses relations étranges avec une jeune employée fantasque (l’étonnante Élizabeth Mageren) sur laquelle il n’exerce qu’une autorité illusoire qui est autant celle d’un père de substitution que d’un patron pas vraiment doué pour se faire obéir. La seconde entraîne ce personnage dans un autre monde, en l’occurrence celui de Tina qui vit dans l’état limitrophe du sien. Le scénario joue en effet sur cette spécificité du Canada où se côtoient sans vraiment se mélanger le français et l’anglais, leurs
locuteurs étant par ailleurs séparés par bien davantage que ce fossé linguistique.
Anne Émond, dont c’est déjà le sixième long métrage, en exploite ici le potentiel avec autant d’humour que de charme. Il y a quelque chose dans cet aller-retour initiatique entre le Québec et l’Ontario du passage du noir et blanc de la réalité à la couleur du rêve dans Le Magicien d’Oz, accommodé à l’éco-anxiété contemporaine. Amour apocalypse exprime des angoisses bien actuelles sur l’avenir de notre planète et les multiples menaces qui pourraient entraîner sa destruction à plus ou moins court terme. Anne Émond s’en remet pour cela à deux comédiens aussi différents que leurs personnages, Patrick Hivon et Piper Perabo, et joue en permanence de leurs différences. Elle a été une voix sur la hotline
d’un site de vente à distance, lui est un homme angoissé qui croit trouver son salut dans une lampe de luminothérapie. À eux deux, ils synthétisent les névroses et les psychoses des humains du troisième millénaire et l’impuissance de l’individu face à la recrudescence des dangers qui le menacent après avoir porté atteinte à l’intégrité de la nature. Qu’importe dès lors qu’Amour apocalypse puisse être
considéré comme une prophétie. Ce sont les sentiments de ses personnages qui comptent avant tout. Avec en filigrane les préoccupations existentielles d’Anne Émond pour qui ce film a revêtu la nécessité d’une bouée de sauvetage.
Jean-Philippe Guerand
Peak Everything. Film canadien d’Anne Émond (2025), avec Patrick Hivon, Piper
Perabo, Connor Jessup. 1h40.