Il fut une époque ou Yeon Sang-ho prenait le temps pour fignoler les longs métrages d’animation qui furent sa première spécialité. Mais, depuis son passage dans la fiction “live” avec acteurs, le cinéaste est devenu un stakhanoviste de l’audiovisuel coréen, entre fims de genre de prestige et séries Netflix événementielles. À peine quelques mois après la présentation au Festival de Cannes de The Colony, Yeon est donc déjà de retour, avec une fiction tournée volontairement très vite et avec peu de moyens, par des contraintes censées stimuler la créativité en se débarrassant des apparats de spécialiste de film de zombie que porte l’auteur depuis Dernier Train pour Busan. The Ugly est un thriller historique à l’opposé de ce genre, un drame sur un plusieurs époques et générations avec, en point structurant, le passé compliqué de la Corée. Le prétexte est l’enquête presque accidentelle que mène un jeune homme, des décennies après les faits, sur la mort de sa mère. Le motif narratif de l’investigation est surtout le prétexte pour l’évocation du trajet de cette femme censée être très laide (on ne voit jamais son visage), en butte à la violence familiale et sociétale toute sa vie, avant son inévitable révolte. Les secrets révélés font d’un personnage (le père) et d’un pays (la Corée du Sud) des institutions ayant prospéré sur un crime, sur une faute originelle fondatrice des futurs succès, bâtis sur la honte. Comme dans L’Homme qui tua Liberty Valence, la réalité sera niée mais, en organisant sa mise en scène autour d’une ellipse (le visage de la mère), Yeon fait la description en creux d’une société entière construite sur une absence, sur un vide béant forcément incomblable.
Pierre-Simon Gutman
Eolgul. Film sud-coréen de Yean Sang-ho (2026), avec Jeong Min Park, Hae-hyo Kwon, Shin Hyon Bin. 1h42.