Lorsque la documentariste israélienne Anat Even retourne dans la maison de son enfance, située à quelques kilomètres seulement de la bande de Gaza, elle ne cherche ni à expliquer le conflit ni à en proposer une lecture politique frontale. Collapse prend au contraire la forme d’un journal intime hanté, d’une tentative désespérée de filmer ce qu’une guerre laisse derrière elle lorsque les habitants ont disparu et que les lieux eux-mêmes semblent porter les stigmates de la catastrophe. Ce que filme Anat Even, ce ne sont pas tant les explosions ou les combats que leur empreinte invisible : les silences, les absences, les paysages désertés, les oiseaux qui quittent les environs à mesure que les bombardements se rapprochent.
Depuis le 7 octobre 2023, plusieurs cinéastes ont tenté de saisir la violence du conflit israélo-palestinien en se confrontant directement aux images de guerre. Mais Collapse choisit un chemin beaucoup plus radical et sensoriel. La guerre n’apparaît presque jamais à l’écran ; elle envahit pourtant chaque plan. Elle se manifeste dans les grondements lointains, dans les vibrations sonores, dans les ruines filmées comme des espaces déjà fantomatiques. Anat Even travaille l’hors-champ avec une précision remarquable : parce qu’elle refuse de montrer frontalement l’horreur, le spectateur ne peut penser qu’à elle. Le film devient alors moins une chronique du conflit qu’une expérience physique de la menace permanente.
La réalisatrice neutralise également son propre discours. Sa voix off ne cherche jamais le manifeste ou le film-tract. Les discours politiques sont remplacés par des poèmes, les témoignages militants par des observations presque contemplatives sur le vivant et sur la disparition progressive des êtres. Très peu d’hommes et de femmes apparaissent à l’écran ; Anat Even préfère filmer les animaux, les terres agricoles abandonnées, les sons du vent ou des missiles. Ce refus du spectaculaire donne au documentaire une puissance d’autant plus troublante que les images suffisent à faire ressentir l’absurdité de cette guerre sans jamais transformer le film en démonstration idéologique.
Le documentaire trouve son émotion la plus forte dans les échanges entre la cinéaste et un ami d’enfance devenu metteur en scène à Paris. Leur désaccord profond sur Israël, sur l’exil et sur la manière de regarder cette guerre fait progressivement émerger le portrait d’une génération incapable de se réconcilier avec son propre passé. À travers cette conversation interrompue, Collapse devient aussi le récit d’amitiés et de souvenirs irrémédiablement fissurés par le conflit. Porté par un travail sonore exceptionnel, où les chants d’oiseaux répondent aux grondements étouffés des missiles, le film transforme chaque silence en menace et chaque paysage en territoire traumatique. Un documentaire d’une rare intensité qui refuse le spectaculaire pour mieux faire ressentir l’effondrement intérieur d’un monde.
Carl Arnaud
Film documentaire franco-israélien d’Anat Even (2025). 1h18.