
Gus van Sant est l’un des très rares réalisateurs américains à s’être toujours montré aussi à son aise sur le registre du cinéma indépendant le plus audacieux qui soit et dans le cadre traditionnel hollywoodien. Une dualité qui lui a permis de s’aventurer sur des chemins de traverse parfois aventureux, tout en signant de précieux succès au box-office. Résultat : une Palme d’or et un prix de la mise en scène à Cannes pour Elephant en 2003 et des nominations à l’Oscar du meilleur réalisateur pour Will Hunting en 1998 et Harvey Milk en 2009. Résolument inclassable, il signe aujourd’hui avec La Corde au cou un film qui assume et même revendique sa dette à l’égard du Nouvel Hollywood en s’inspirant d’une histoire vraie.
Un film sous influence
En février 1977 à Indianapolis, un entrepreneur assailli de dettes pour avoir envisagé de créer un centre commercial a pris en otage le courtier hypothécaire de la Meridian Mortgage Company qu’il accusait de l’avoir ruiné afin de s’approprier son projet. Il a fixé derrière sa nuque un fil de fer relié à la gâchette d’un fusil à canon scié afin d’attirer les médias sur l’injustice dont il était victime de la part d’un système perverti. Ce film sous influence assumée se réfère de toute évidence à un fleuron des années 70 : Un après-midi de chien (1975) de Sidney Lumet dont l’interprète principal, Al Pacino, campe un demi-siècle plus tard le personnage hautement symbolique du puissant spéculateur immobilier qui prospère sur les malheurs de ses victimes, tout en manipulant son propre fils jusqu’à l’humiliation, à la manière du père de Donald Trump dans The Apprentice, ce qui est sans doute tout sauf un hasard dans le contexte actuel.
La Corde au cou s’inscrit parmi la filmographie de Gus van Sant dans la même catégorie qu’Harvey Milkpar l’époque à laquelle il se déroule et ce combat d’un homme afin de faire entendre raison à la société tout entière en obtenant gain de cause pour l’injustice dont il est victime. La reconstitution est soignée, comme l’attestent les images d’actualité qui apparaissent au générique de fin. Par ailleurs, le film insiste sur un phénomène alors émergent : l’impact des médias de proximité qui ne fait que préfigurer l’explosion des réseaux sociaux, un thème qu’avait déjà abordé le cinéaste dans Prête à tout(1995) avec un tout autre cynisme, dans la mesure où Nicole Kidman y campait une miss météo débordante d’ambition. La prise d’otage d’une soixantaine d’heures que relate aujourd’hui Gus van Sant a ceci de particulier qu’elle repose moins sur un rapport de force que sur une complicité tacite entre un homme ruiné par une institution qui se venge sur un type lui-même sous l’influence toxique d’un pater familias tyrannique dont il sert les intérêts sans pour autant en tirer le moindre profit personnel.
Victime contre victime
Il convient de louer ici l’habileté du casting qui oppose au désespéré qu’incarne Bill Skarsgård sa victime qu’interprète l’acteur australien Dacre Montgomery sur un registre anti-manichéen qu’affectionne le réalisateur, en montrant systématiquement comment la société écrase les citoyens pour les faire taire. Cette thématique de deux hommes liés l’un à l’autre rappelle aussi évidemment celle du pamphlet antiraciste La Chaîne (1958) de Stanley Kramer, dans un toute autre contexte, en soulignant autant ce qui les sépare que ce qui les rapproche. Tout l’intérêt de cette confrontation réside dans le fait qu’elle oppose deux victimes d’un système conçu pour opprimer l’individu en servant des intérêts supérieurs. C’est même sans doute ce qui a suscité l’intérêt du réalisateur pour le scénario d’Austin Kolodney que devait initialement tourner Werner Herzog avec Nicolas Cage, script lui-même largement nourri par le documentaire Dead Man’s Line (2018) d’Alan Berry et Mark Enochs qui pointait déjà l’émergence d’une vérité alternative à travers les reportages réalisés par les télévisions et les radios locales.
Cette reconstitution tirée à quatre épingles mais tournée en seulement dix-neuf jours dans la ville natale du réalisateur, Louisville, constitue aussi un exercice de style fascinant où rien n’a été laissé au hasard. La photo du chef opérateur de Mélanie Laurent, Arnaud Potier, célèbre ses aînés de l’époque venus du documentaire, à commencer par les Hongrois Vilmos Zsigmond et László Kovács. La bande originale baignée de musique funk est signée quant à elle par un complice de longue date du cinéaste, Danny Elfman. Gus van Sant s’offre même une pure licence poétique, ou plutôt une légère distorsion de la réalité, en ponctuant son récit d’images télévisées du vétéran John Wayne, archétype du héros américain inoxydable exhibé pour son évidente valeur de symbole. L’essentiel est évidemment ailleurs, dans la façon dont le réalisateur revisite cette époque en décrivant la trajectoire désespérée d’un mouton enragé déclaré irresponsable pour état de démence et diagnostiqué psychotique en proie à un délire paranoïaque. Le meilleur moyen de le neutraliser dans une société convalescente du bourbier vietnamien à l’orée du mandat de Jimmy Carter.
Jean-Philippe Guerand
Dead Man’s Wire. Film américain de Gus van Sant (2025), avec Bill Skarsgård, Dacre Montgomery, Colman Domingo, Al Pacino, 1h45.