Le genre du faux documentaire cinéphile, dont Peter Jackson livra l’un des plus célèbres exemples avec Forgotten Silver en 1995, est bien plus délicat qu’il n’apparaît superficiellement. Il nécessite en effet, afin de toucher, de créer de toutes pièces un univers d’un réalisme ne pouvant et ne devant en aucun cas être remis en question, plus encore que pour une œuvre de pure fiction. C’est en effet uniquement si la patine de vécu, la reconstitution, atteint un niveau de crédibilité absolu que le spectateur peut, en acceptant le contrat, se permettre d’être enfin emporté ou ému par les figures imaginaires présentées. En contant le destin d’un cinéaste qui a beaucoup tourné sans jamais finir le moindre film, les cinéastes choisissent le pari de la difficulté avec un postulat peu crédible. Et pourtant, alors que les témoignages faux mais crédibles s’accumulent, une indicible émotion se dégage de ce portrait d’un enfant du siècle cinématographique, qui aurait croisé toutes les grandes figures, aurait travaillé avec le plus grands, tout en restant à la périphérie d’un succès qu’il ne semblait pas vraiment chercher. L’œuvre invisible pose également une question finalement centrale à la notion même de cinéaste : qu’est-ce qu’un artiste ? Peut-on le définir par ce qu’il a laissé, par ses œuvres, ou existerait-il autre chose d’indéfinissable, une trace qu’il laisserait ailleurs, chez des acteurs, dans les images d’autres films, dans des souvenirs, créant au bout du compte une œuvre littéralement fantôme, qui s’inscrirait en encore sympathique entre les pages, présente mais absente aux yeux des spectateurs.
Pierre-Simon Gutman
Film français de Vladimir Rodionof et Avril Tembouret (2025), avec Jean Rochefort, Edouard Baer, Claude Lelouch. 1h11.