Luis Buñuel connu pour son cinéma subversif, oscille entre surréalisme et critique sociale. Dans sa période mexicaine, dans les années 50, il réalise des films plus épurés où la violence du monde affleure de façon plus apparente. Dans Le Fleuve de la mort, deux familles d’un petit village sont enfermées dans une vendetta, transmise de génération en génération. Pour échapper à cet héritage meurtrier, Gerardo quitte le village, tente de se construire en ville et de devenir médecin mais il se heurte à sa communauté où l’honneur impose de tuer. Chez Buñuel, la vengeance n’est pas héroïque. Elle est mécanique, presque vidée de sens, comme si la violence ne trouvait plus son origine que dans sa propre répétition. Le cinéaste filme des individus pris dans un système, contraints d’endosser un rôle qui les dépasse. Ce qui frappe, c’est la manière dont la communauté devient le véritable moteur du drame. Le regard des autres, la pression collective, transforment l’acte de tuer en obligation sociale. Refuser, ce n’est pas seulement désobéir : c’est disparaître symboliquement. Buñuel démonte ainsi les rouages d’une tradition qui se perpétue sans jamais être interrogée. La mise en scène, dépouillée, refuse tout spectaculaire. Pas de glorification, pas d’élan tragique : la mort surgit comme une conséquence attendue, presque banale. C’est précisément dans cette absence d’emphase que réside la force du film. La violence n’est pas dramatisée, elle est intégrée au quotidien, comme un langage appris. Le film laisse une impression persistante : celle d’un cycle dont nul ne sort vraiment, comme un fleuve qui continue de charrier, inlassablement, les mêmes gestes et les mêmes morts.
Myriam Burloux
El rio de la muerte, Film mexicain de Luis Buñuel (1954), avec Columba Dominguez, Miguel Torruco, Joaquin Cordero. 1h32.