Les Lumières de New York

Il y a dans le titre français de ce film américain une association familière de mots qui évoque à dessein Les Lumières de la ville (1931) de Charlie Chaplin par sa confrontation inégale entre un déshérité et une ville. Éternel sujet décliné dans le trop méconnu Sidewalk Stories (1989) de Charles Lane qui tente de survivre dans l’enfer inhospitalier de Big Apple, cet éden illusoire qui jugeait bon de confiner ses aspirants immigrants dans le centre de transit d’Ellis Island afin de séparer le bon grain de l’ivraie sous couvert d’importer virus et maladies contagieuses.
En l’occurrence, le personnage principal des Lumières de New York est un livreur Uber chinois qui se prépare à accueillir sa femme et sa fille Ya Ya dans un appartement d’East Village. On lui vole son vélo et l’on découvre qu’il a naguère dirigé un restaurant avec son frère, mais qu’ils n’ont pas résisté à la
concurrence. Cette chronique intimiste incisive repose sur le contraste entre le père endurci par l’existence et muré dans son mutisme et sa fille qui ne cesse de prendre des photos pour s’inventer les histoires qu’elle ne parvient pas à vivre dans la réalité. Ce film produit par l’acteur Forest Whitaker doit autant à la tonalité du semi-documentaire Take Out (2004) de Sean Baker et de sa coproductrice Shih-Ching Tsou qu’à L’Histoire de Souleymane de Boris Lojkine.
Une histoire vieille comme l’ubérisation, en somme. Les Lumières de New York confronte le quotidien harassant d’un migrant qui semble être passé à côté de sa chance de réussir avec le regard radicalement différent que portent son épouse et sa fille sur cette ville riche de promesses, mais aussi impitoyable pour les plus fragiles.
Le constat est amer, mais le film ne cède ni au misérabilisme ni à la complaisance. Il dresse un état des lieux clinique et montre le fossé qui s’est creusé entre les rêves de réussite de cet homme et une réalité plus prosaïque qui a précipité sa déchéance au sein d’une société hypermatérialiste aussi
prompte à saluer la réussite qu’à couper les ailes trop fragiles de ses parias.
L’espoir reste toutefois vif à travers le personnage de cette gamine capable de s’émerveiller à la découverte d’une ville mythologique capable d’engloutir ses visiteurs autant que de les prendre à son piège, en éliminant les plus faibles au profit des plus forts. Comme une parabole existentielle fulgurante qui reproduirait en miniature les désordres du monde. Un constat implacable mais jamais exempt d’émotion qui joue de son cadre si photogénique pour atteindre à l’universel.
Jean-Philippe Guerand
Lucky Lu Film américano-canadien de Lloyd Lee Choi (2025), avec Fala Chen, Perry Yung, Leith Nakli. 1h43.