La Condition

La condition est un joli mot, en équilibre sur plusieurs sens. Concernant la relation entre un bourgeois du début du XXè siècle et sa domestique, sur laquelle il exerce un droit de cuissage, le mot est synonyme de rang social. Mais il semble que l’irruption du conditionnel vient parallèlement chambouler l’ordre installé. Le film de Jérôme Bonnell ne partage pas la violence des Blessures assassines (de Jean-Pierre Denis, basé sur un fait divers criminel), ni l’érotisme sulfureux du Journal d’une femme de chambre (adapté par Renoir, Buñuel et Jacquot). Mais sous ses dehors polis, ce film qui jamais ne semble hausser le ton, malgré l’intolérable dureté des temps (le patron jette à la rue la soubrette enceinte de ses œuvres), le film bouillonne. Nous nous attachons bien sûr à la servante qu’incarne Galatea Bellugi avec une grâce jamais ostentatoire, nous condamnons la lâcheté du maître des lieux et nous ne regardons que de loin son épouse délaissée.
Mais le récit dérape peu à peu, sème le doute chez les intéressés comme pour le spectateur, pour se muer en un manifeste féministe d’autant plus efficace qu’il avance sans crier gare. Il n’est pas interdit de penser que cette liberté a un côté anachronique assumé (comme il pouvait l’être avec Marc Dugain dans Eugénie Grandet) qui ne fait que souligner les progrès monumentaux qui restent à réaliser. Pour son premier film à cadre non contemporain, Jérôme Bonnell nous épate, prouvant une nouvelle fois qu’il est l’un des peintres les plus sensibles, les plus délicats des sentiments humains.
Son tableau tout en demi-teintes est un pur délice.
Yves Alion
Film français de Jérôme Bonnell (2025), avec Swann Arlaud, Galatea Bellugi, Louise Chevillotte, Emmanuelle Devos. 1h43.